MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz

jeudi 7 juillet 2011

P. 50. "Condroz & Western" : William Dunker

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Un peu de sons sur les lumières des pages :
- 4 : "Lieux-dits en un recoin de Condroz",
- 17 : "Condroz des bois"
et
- 30 : "Châteaux en Condroz"
Et quelques sourires dans le même esprit que la page :
- 9 : "Un tout petit peu de Wallon savoureux"...


William Dunker,
Album Ey' Adon !
Et Alors ! (DR).

Truculant. Bon et bien vivant. Lucide, refusant d'être couleur de murailles et de friches industrielles. Populaire jamais vulgaire. Avec des chansons qui empêchent de mourir et de soif et de faim. A partager sans modération ! 
Il sort le Wallon des musées du folklore pour en secouer les poussières, lui faire prendre des bains de foule dans un printemps permanent et plein de nouvelle sève... 
William Dunker ne joue surtout pas au porte-paroles dans le formol, au baladin officiel, au barde barbant. Il aime d'amour la musique et invite le Wallon à se frotter à des rythmes imprévus. Sans jamais perdre son absence de faux sérieux. Au premier, au second, au troisième, à tous les degrés que les thermomètres officiels perdront leur temps à lui prêter...

NB : Traduire la chanson qui va suivre, c'est la réduire, la jivarer. Les modulations, les ondulations, les contractions, les évocations du Wallon se prêtent malaisément à une transfusion en Français. Cette dernière version en devient, hélas, brute de décoffrage. L'humour ne suit qu'en traînant les pieds.
Prenez un seul mot, au hasard... Berdouye ? Vous avez choisi berdouye ?  D'accord. C'est la boue. En Wallon, vous l'entendez grimacer sous vos bottes, la berdouye colle, s'accroche, glisse, trahit, prend plaisir à vous faire perdre votre équilibre, donne envie de jurer : "berde alors", tout en criant "ouye" quand vous partez en vrille... 

Condroz & Western :

Èl Walonîye, on pout l'dîre n'èst né co si foutûwe...

Luvé au tchant du coq, avou mès manètès lokes,
Dji m'va minnér lès vias, lès vatches-èt lès torias
Dins lès prés, lès pachis, Dins lès prés, lès pachis...
On pout dîre v'la l'sokia, l'èwaré, èl sézi...
A l'Europe, dji vos l'di, èl fameû moncha d'bûre,
C'èst grâce a mi droci ! Oyi, dji d'è seû seur !

Levé au chant du coq, avec mes loques mal fichues,
Je vais mener les veaux, les vaches et les taureaux
Dans les prés, les prairies, dans les prés, les prairies...
On peut dire v'là l'corniaud, l'égaré, le saisi...
A l'Europe, je vous le dis, le fameux monceau de beurre,
C'est grâce à moi ici ! Oh oui, j'en suis bien sûr !

Dji seû coboye a l'ouèss' du Condroz,
Naulène vaut bén le Colorado,
Dji seû z-in pôve coboye èt patavau lès voyes,
T'ossi râde k'èl vint d'bîje, su lès tchavéyes, lès tîdjes,
Dji pèdale come in sot, o...o...o...su m'pèdale stîle vélo...

Je suis cow-boy à l'ouest du Condroz,
Nalinnes (1) vaut bien le Colorado,
Je suis un pauvre cow-boy et par monts et par vaux,
Rapide comme le vent de bise, sur les chavées (2), les tiges (3),
Je pédale comme un sot, o...o...o...sur mon vélo à pédales et en acier...


Nalinnes (Graph. JEA/DR).

Kand c'èst l'fièsse, èl ducasse, dji vûde sakantès pintes
Au cabarèt dèl place èyèt pou lès fé diskinte
Èt pou k'lès djouweûs d'cautes... Èm pay'nut sakantès-autes,
Dji tchante Luis Mariano : "Mexicooo"...
èt "Sur mon ch'val au grand galop"...

Quand c'est la fête, la ducasse (4), je vide quelques pintes
Au cabaret j’ai de la place pour en faire descendre,
Et pour que les joueurs de cartes... m'en paient quelques autres,
Je chante Luis Mariano : "Mexicooo"...
Et "Sur mon cheval au grand galop" (5)...

Èl Walonîye, on pout l'dîre n'èst né co si foutûwe,
Avou tout' sès bounès bîres, èl couléye continûwe...
Mès mi, dji seû in lon'zom' pinteû,
Coboye di l'Intrè-Samp-èt-Moûse,
Coboye a l'Ouèss' du Condroz,
Naulène, c'èst mya kè l'O-aye-o.

La Wallonie, on peut le dire n'est pas encore si foutue,
Avec toutes ses bonnes bières, la coulée continue...
Moi, je suis un lonesome pinteur,
Cow-boy de l'Entre-Sambre-et-Meuse,
Cow-boy à l'ouest du Condroz,
Nalinnes, c'est mieux que l'O-hi-o.

Dj'a mès pîds dins l'berdouye, mès ça m'fét branmint d'bén,
Dji n'vos stitche né dès couyes, tout fèl, on n'a jamay rén...
Sins nos-autes lès cinsîs, n'aureut rén n-a mougnî,
Pont d'frites sins canadas,
Pont d'laurd sins lès pourchas,
On m'dîra t'ègzagères ! Mès godome in n-ambûrguère,
Ça n'èst k'in vitoulèt stitchî dins-in pistolèt...

J'ai mes pieds dans la boue, mais ça me fait beaucoup de bien,
Je ne vous dis pas de couillonnades, mais très fort, on n'a jamais rien...
Sans nous autres les fermiers, il n'y aurait rien à manger,
Pas de frites sans pommes de terre,
Pas de lard sans les cochons,
On me dira, t'exagères... Pourtant un hamburger,
Ce n'est qu'une boulette fourrée dans un pistolet (6)...

Dji seû coboye a l'ouèss' du Condroz,
Naulène vaut bén le Colorado,
Dji seû z-in pôve coboye èt patavau lès voyes,
T'ossi râde k'èl vint d'bîje, su lès tchavéyes, lès tîdjes,
Dji pèdale come in sot, o...o...o...su m'pèdale stîle vélo...



Autre album (d'actualité involontaire) de William Dunker : "Trop tchaud" (DR). 

NOTES :

(1) Localité de la province de Hainaut. Fusionnée administrativement avec Ham-sur-Heure.

(2) Une chavée, dans le paysage condruzien, correspond à une dépression.

(3) Une tige est une ligne de crète.

(4) Fête publique.

(5) Allusion aux "Violettes impériales", opérette de Vincent Scotto créée en 1948.

(6) Cuit, de forme ronde et à la croûte craquante, un petit pain individuel.

Dans l'incapacité d'avoir déniché une version vidéo de ce "Condroz & Western", voici néanmoins un aperçu de William Dunker avec sa "bonne bouille", sa voix, sa guitare et le mambo de la "loke a rloktér" :




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lundi 4 juillet 2011

P. 49. Portraits de quelques arbres...

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Après la "croisée des fenêtres", les "visages de façades" et un "porte à porte", suite de l'album photos de Mo(t)saïques 2.

Certains préfèrent lire du Molière sans tirer pour autant gloriole de leurs racines,
d'autres (ré)sonnent fort mais un peu creux,
parmi eux, seuls quelques rares snobs se complaisent à se dire branchés et dans le vent,
ils ne perdent pas leurs feuilles comme des pellicules tombant de la chevelure des saisons, ils les offrent ces feuilles, plus qu'une nuance...
s'ils peuvent cacher une forêt, c'est que paradoxalement, dépourvue de papiers, celle-ci est persécutée par des paperassiers en uniforme,
ils partagent volontiers leurs palabres, leur pain et le vain,
des arbres sont de grands architectes, poètes de fond, graveurs d'eaux fortes, tisserants apprivoisant le temps, chorégraphes visionnaires, joailliers jalousés, chemineaux solitaires, encyclopédistes distingués, bibliothécaires enthousiastes, saltimbanques plus légers que l'air, guérisseurs réputés, luthiers inspirés, photographes phénoménaux, oiseleurs mais pas empailleurs, sculpteurs monumentaux, jardiniers individualistes, astronomes parfois confondus avec des astrologues, parfumeurs modestes, dépendeurs d'andouilles, médiateurs émérites, journalistes pris en otages, saxophonistes brillants, enseignants vilipendés, traducteurs oubliés...

Arbres :
album de familles et de photos (4)

Antoine de Saint-Exupéry :

- "Je voudrais être mangé par un arbre. Alors, on sent tous les oiseaux que l'on défend."

Saint-Pol-Roux :

- "Les arbres échangent des oiseaux comme des paroles."

Jules Renard :

- "La vie émouvante d'un arbre qui s'agite désespérément pour faire un pas."

J.-P. Abraham :

- "J'habite un arbre, toute la mer est son feuillage."



Cendron (Ph. JEA/DR).


Les Côtats (Ph. JEA/DR).


Hénichard (Ph. JEA/DR).


Mauzac (Ph. JEA/DR).


Chiroubles (Ph. JEA/DR).


Serein (Ph. JEA/DR).


Col de Perty (JEA/DR).


Mont de Bluye (Ph. JEA/DR).


Chardeneux (Ph. JEA/DR).


Hêtre à Viné (Ph. JEA/DR).


Soumaintrain, n'en faisons pas un fromage (Ph. JEA/DR).


Pair (Ph. JEA/DR).


Les Mal Assises (Ph. JEA/DR).


Le Palais (Ph. JEA/DR).


Orchain (Ph. JEA/DR).




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jeudi 30 juin 2011

P. 48. Suzanne, Leonard Cohen, Judy Collins, Graeme Allwright, Maurane, Françoise Hardy...

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Le Prix Prince des Asturies des Lettres 2011 vient d'être attribué à Leonard Cohen.
Le jury a récompensé :
- «Le poète et romancier Leonard Cohen pour l'ensemble de son travail littéraire, qui a influencé trois générations à travers le monde entier, grâce à la création d'images et d'émotions où poésie et musique se fondent, en une oeuvre d'une valeur immuable. Le passage du temps, les relations sentimentales, les traditions mystiques orientales et occidentales, et la vie chantée comme une ballade sans fin nourrissent l'ensemble d'un travail qui reste associé à certains changements décisifs de la fin du XXème et du début de XXIe siècles.»


Leonard Cohen, manuscrit de "Suzanne" (DR).

Su,
"à ses côtés",
"même les yeux fermés"...

- "Suzanne takes you down to her place near the river
You can hear the boats go by
You can spend the night beside her
And you know that she's half crazy
But that's why you want to be there
And she feeds you tea and oranges
That come all the way from China
And just when you mean to tell her
That you have no love to give her
Then she gets you on her wavelength
And she lets the river answer
That you've always been her lover
And you want to travel with her
And you want to travel blind
And you know that she will trust you
For you've touched her perfect body with your mind.
And Jesus was a sailor
When he walked upon the water
And he spent a long time watching
From his lonely wooden tower
And when he knew for certain
Only drowning men could see him
He said "All men will be sailors then
Until the sea shall free them"
But he himself was broken
Long before the sky would open
Forsaken, almost human
He sank beneath your wisdom like a stone
And you want to travel with him
And you want to travel blind
And you think maybe you'll trust him
For he's touched your perfect body with his mind."



- "Now Suzanne takes your hand
And she leads you to the river
She is wearing rags and feathers
From Salvation Army counters
And the sun pours down like honey
On our lady of the harbour
And she shows you where to look
Among the garbage and the flowers
There are heroes in the seaweed
There are children in the morning
They are leaning out for love
And they will lean that way forever
While Suzanne holds the mirror
And you want to travel with her
And you want to travel blind
And you know that you can trust her
For she's touched your perfect body with her mind."



Adaptation française de Graeme Allwright

- "Suzanne t'emmène écouter les sirènes
Elle te prend par la main
Pour passer une nuit sans fin
Tu sais qu'elle est à moitié folle
C'est pourquoi tu veux rester
Sur un plateau d'argent
Elle te sert du thé au jasmin
Et quand tu voudrais lui dire
Tu n'as pas d'amour pour elle
Elle t'appelle dans ses ondes
Et laisse la mer répondre
Que depuis toujours tu l'aimes

Tu veux rester à ses côtés
Maintenant, tu n'as plus peur
De voyager les yeux fermés
Une flamme brûle dans ton cœur

Il était un pêcheur venu sur la terre
Qui a veillé très longtemps
Du haut d'une tour solitaire
Quand il a compris que seuls
Les hommes perdus le voyaient
Il a dit qu'on voguerait
Jusqu'à ce que les vagues nous libèrent
Mais lui-même fut brisé
Bien avant que le ciel s'ouvre
Délaissé et presqu'un homme
Il a coulé sous votre sagesse
Comme une pierre

Tu veux rester à ses côtés
Maintenant, tu n'as plus peur
De voyager les yeux fermés
Une flamme brûle dans ton cœur."



- "Suzanne t'emmène écouter les sirènes
Elle te prend par la main
Pour passer une nuit sans fin
Comme du miel, le soleil coule
Sur Notre Dame des Pleurs
Elle te montre où chercher
Parmi les déchets et les fleurs
Dans les algues, il y a des rêves
Des enfants au petit matin
Qui se penchent vers l'amour
Ils se penchent comme ça toujours
Et Suzanne tient le miroir

Tu veux rester à ses côtés
Maintenant, tu n'as plus peur
De voyager les yeux fermés
Une blessure étrange dans ton cœur."



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lundi 27 juin 2011

P. 47. La nuit tenait la route....




(Ph. JEA/DR).


La nuit tenait la route
à coup de cafés de plus en plus
noirs

tout ça pour retrouver
une impasse
au fin fond de laquelle
même un oiseau ayant abusé
de gros rouge qui tache les brumes
ne penserait jamais qu'à déchanter

la terre a tellement peur
des heures que sa peau en crevasse
à la surface des lassitudes

des nuages épongent les traces
de nos dépassés déchiffrés et
des futurs défrichés

nos mémoires plurielles et dépavées
s’écriront seulement après
que toutes les barricades des devoirs
aient été renversées
comme des encriers

aux quatre coins
de notre planète faisant sa ronde
ces panneaux dans lesquels
ne pas tomber : pièges
poisons et chasses privées
aux enfants plus attirés
par les secrets à l'abandon
que par les jardins publics

dans une autre vie
la mort était grossiste
en fruits de mer périmée

elle reste une cleptomane quinteuse
et incorrigible
dont le grenier ressemble
à une brocante fichtrement
foutraque


Distillation clandestine d'eau de survie (Ph. JEA/DR).

NB

En vous priant d'excuser les décalages horaires entre un monde qui tourne mal et celui qui vous tourne le dos...
Quatre lignes dans le Libé du 13 juin (Rubrique "les gens"), entre la mort du peintre Bernhard Heisig et Dave opéré du coeur :

- "L'auteur de chansons Claude Léveillée est mort à 78 ans. Figure marquante de l'émergence de la culture québécoise dans les années 60, il avait écrit pour Edith Piaf Boulevard du crime, Ouragan, la Voix et les Vieux Pianos."

Il était aussi l'auteur-compositeur-interprète de Frédéric, sur l'un des premiers 45t que je me sois offert au début des années 60 :
- "On n'était pas des poètes, ni curés, ni malins..."




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jeudi 23 juin 2011

P. 46. "Mafrouza", cinq films en un

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Emmanuelle Demoris ne doute de rien... Deux années durant, elle filme un quartier condamné du côté d'Alexandrie. Elle ne s'encombre ni d'acteurs, ni de mises en scène. Elle tourne sans scénario, sans décors. Elle tourne avec les gens qui ne jouent pas mais qui existent tels quels. La cinéaste tourne toujours sans jamais tricher, eux non plus. Elle prend tout son temps, elle ne vole pas le leur !!!
Puis Emmanuelle Demoris revient d'Egypte avec des heures et des heures de pellicules. Un long fleuve qu'elle ne va pas formater, canaliser à tort et à travers, détourner au service d'on ne sait quel voyeurisme. Les habitants de Mafrouza ne seront pas réduits à des caricatures, à des : "vous avez 50 secondes pour m'expliquer votre misère..."
Sans eux, elle ne serait qu'une cinéaste avec une caméra comme une coquille vide. Sans elle, le 7e art n'aurait pas été partagé avec les Mafrouzains (?).
Et les spectateurs tirent mentalement leur chapeau et expriment toute leur gratitude à cette réalisatrice si généreusement talentueuse.
Et les salles obscures nous éclairent gravement. 

Synopsis :

- "Mafrouza est un film en 5 parties tourné par Emmanuelle Demoris au fil de deux années passées à Mafrouza, bidonville d’Alexandrie construit sur le site d’une nécropole gréco-romaine. Partant des premières rencontres avec ses habitants, Mafrouza raconte les destins de quelques personnes qui se répondent en une chronique polyphonique.
Si la vie est dure à Mafrouza, tous résistent avec grâce et force. Adel et Gahda, jeune couple à la recherche du bonheur, Mohamed Khattab, épicier-cheikh humaniste, Hassan, voyou chanteur épris de liberté, Abu Hosny, vieux solitaire au logement inondé, la paysanne Om Bassiouni et son four à pain, les Chenabou, famille de chiffonniers, Gihad, jeune lutteuse, tous incarnent et racontent cette résistance qui est la leur et qui fait de leur quartier un espace de liberté et de vitalité.
Mafrouza prend le temps de rentrer dans ce monde pour en saisir les complexités, mais aussi pour raconter à travers ces histoires la rencontre entre ces personnes de Mafrouza et celle qui vient les filmer. Car cette expérience de rencontre pose des questions de cinéma et interroge le regard que nous portons sur l’autre. Et si Mafrouza donne l’occasion de battre en brèche les idées reçues sur les pauvres, l’Orient ou l’Islam, il questionne ainsi aussi en miroir notre façon de regarder et de vivre (en Europe ou ailleurs)."


Mafrouza :
"Mille petites subvertions
en permanence..."

Emmanuelle Demoris :

- "Ce qui me frappait, c’était la lucidité que les gens de Mafrouza avaient par rapport à leur intervention dans le film. Un tiers du temps que j’ai passé dans le quartier s’est passé à expliquer le pourquoi et le comment du film, notamment pour dissiper le risque d’un voyeurisme sur la pauvreté. Et je ne voulais pas établir de barrière entre ces moments et le reste de ce que je filmais."
(Interview par Nicolas Feodoroff, FID Marseille).

- "Les Egyptiens qui ont vu Mafrouza ont exprimé leur admiration pour les habitants de ce quartier informel, qui ont construit leur monde et leurs lois, sans rendre de comptes à une autorité. En dépit de la pauvreté et des difficultés quotidiennes (les rats, la montée des nappes phréatiques, etc.), ils s'organisaient comme ils voulaient. Lors du débat qui a suivi une projection, l'un des personnages du film, Adel, a même dit : "On pouvait être spontanés et libres."
Mafrouza, c'était mille petites subversions en permanence. Un peu comme sur la place Tahrir, pendant la révolution : les manifestants se sont organisés. Ils n'avaient pas besoin d'un chef pour avancer. Un spectateur m'a avoué qu'au départ, il était contre la révolution. Et lorsqu'il a découvert la misère des quartiers pendant le mouvement de contestation, il a décidé de la rejoindre. "Il fallait reprendre le pays en main", m'a-t-il dit."
(Interview par Clarisse Fabre , Le Monde, 15 juin 2011).


Cati Couteau :

- "Mafrouza, le choc filmique d’Emmanuelle Demoris n’est rien moins qu’un film-monde dont les thèmes et les espaces, loin d’être des îlots découpés selon un regard préconçu, livre le continuum d’une expérience autant de cinéma que d’humanité lumineuse, celle des gens de Mafrouza, dont l’art de l’oralité et la précarité flamboyante font raison à Pasolini qui savait que les bidonvilles recèlent les héros de la tradition."
(Texte de soutien de l’ACID).

Samuel Douhaire :

- "Ses films sont très ancrés dans la société égyptienne des années Moubarak (il y est notamment question de l'influence croissante des Frères musulmans), mais les sentiments qu'ils décrivent sont universels : la complexité des relations familiales, l'aspiration au bonheur, le droit à choisir sa vie. Chaque épisode peut se voir isolément, mais on suggère de découvrir Mafrouza dans l'ordre chronologique. Pour mieux apprécier le parcours et l'évolution des protagonistes, y compris dans leur rapport avec la caméra. Ou comment la méfiance initiale se transforme, avec des hauts et des bas, en une amitié complice puis en une vraie tristesse au moment des adieux..."
(Télérama, 18 juin 2011).

Jacques Mandelbaum :

- "Un tombeau poétique, une prophétie politique, un film d'amour. On pense, naturellement, à un pendant documentaire de l'oeuvre du grand cinéaste égyptien Youssef Chahine. On pense, plus encore, à deux références contemporaines, dont Mafrouza partage la préoccupation morale, l'engagement sur le long terme, l'enjeu esthétique. La série cinématographique du Portugais Pedro Costa sur les laissés-pour-compte du bidonville de Fontainhas (Ossos, 1997 ; Dans la chambre de Wanda, 2000 ; En avant jeunesse !, 2006). Le monument du Chinois Wang Bing consacré à la perdition des ouvriers victimes du démantèlement d'un complexe industriel (A l'ouest des rails, 2003). A leur suite, Mafrouza imprime la vraie légende des parias de notre temps."
(Le Monde, 14 juin 2011).


Serge Kaganski :

- "Le quartier de Mafrouza est un lieu de cinéma en soi : lacis de ruelles étroites (le travelling avant dans ces coursives labyrinthiques est la figure esthétique qui scande les films), constructions en mauvais matériaux et tôle ondulée, pièces troglodytes, dépôt d’ordures à ciel ouvert, ânes, moutons, poules, le tout souligné par les musiques arabes, le son des téléviseurs ou le chant des muezzins.
Une symphonie vivante de bruits et de couleurs, c’est le premier effet global de ces films.
En entrant un peu plus dedans se dessinent les personnages. Hassan, le voyou-glandeur sympathique sorti de chez Pasolini, par ailleurs étonnant poète-rappeur à l’égyptienne.
Abu Hosny, vieil homme solitaire dont le taudis est toujours inondé.
Un couple qui attend un bébé. Un autre qui pense à divorcer.
Mohamed Khattab, l’épicier-imam de la mosquée locale en conflit avec les intégristes.
Des femmes qui parlent de leur condition… et de leurs films et feuilletons préférés.
S’élabore au fil des films une puissante fresque humaine et sociale, captée avant 2007 et la destruction du bidonville, contrastant avec les 40 milliards amassés par Moubarak au cours de son règne prédateur, éclairant de l’intérieur les ferments qui ont conduit aux révolutions égyptienne et arabes."
(les Inrocks, 14 juin 2011).

Philippe Azouri :

- "Emmanuelle Demoris ne court pas après le sujet, la bonne histoire : tout l’intéresse et rien ne la dérange. Si quelqu’un passe devant la caméra pendant qu’elle filme, elle ne coupe pas. Si quelqu’un s’interrompt en plein récit et lui propose une cigarette, elle l’accepte et elle la fume. Et garde ce geste au montage. On est là, avec elle, touchés par ce temps doux, où chaque prise correspond à une ou deux clopes partagées. Si bien que ces douze heures dans les sillons du dénuement, cette nécropole peuplée de grands vivants, ont une valeur politique inestimable."
(Libération, 15 juin 2011).

Marjolaine Jarry :

- "Un projet hors norme où le temps s’étire pour mieux faire durer le présent. Un film-monde qui nous fait découvrir chaque venelle d’un bidonville égyptien. Une saga, tissée de chansons et d’histoires, qui parle de liberté… Le documentaire d’Emmanuelle Demoris est tout cela à la fois. Cette fresque en cinq volets (qui peuvent se voir indépendamment les uns des autres) nous emmène à la rencontre des habitants de Mafrouza, un bidonville d’Alexandrie, aujourd’hui rasé. Vous craignez la peinture misérabiliste ? Rassurez-vous, ce film-fleuve dynamite toutes espèces de clichés. Bien sûr, le quotidien est souvent un combat à Mafrouza, mais dans ce monde de bric et de broc, il n’est pas interdit de se bricoler la vie que l’on désire. On sort plus forts de cette rencontre inattendue, avec une envie, soufflée par les habitants de Mafrouza : réinventer le réel."
(Le Nouvel Observateur, 15 juin 2011).

Olivier Barlet :

- "Ce bidonville de Mafrouza, aujourd'hui détruit tandis que les
habitants ont été relogés dans des HLM à 15 km de la ville, dans une zone à la fois désertique et industrielle, est comme tant d'autres endroits de la planète que le cinéma peut nous rendre proches s'il accepte d'en intégrer l'opacité pour en révéler l'énergie créatrice, c'est-à-dire de ne pas filtrer la réalité à l'aune de notre seule compassion ou compréhension : un lieu qui nous apprend à vivre le chaos du monde."
(Africultures, 6 juin 2011).



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