MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz
Affichage des articles dont le libellé est A la date du.... Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est A la date du.... Afficher tous les articles

jeudi 5 septembre 2013

P. 263. Le 6 septembre 1954 : La Strada bouleverse la Mostra de Venise...


.

L'un des dix films les plus éblouissants de l'histoire du cinéma ?
A noter que son titre français : "Le grand Chemin" s'est perdu dans les sables du temps, même si André Claveau en fit un titre de chanson.(DR)

Synopsis

- "Zampanò, un homme à la nature violente, s’exhibe sur les places et dans les foires de village comme cracheur de feu. A la vue d’une pauvre paysanne submergée par ses enfants, il lui achète Gelsomina pour dix mille lires, une fille ingénue et ignorante pour qu’elle devienne son bras droit dans ses spectacles. Gelsomina, qui sera forcée de devenir sa maîtresse, étant une créature sensible, tente en vain de lui échapper puisqu’il la maltraite sans cesse. Après être passés à un cirque pour y travailler, Gelsomina fait la connaissance de Matto, étrange figure d’équilibriste errant, gentil et placide qui ne rate pas une occasion pour se moquer de Zampanò et l’humilier. Ce dernier va le tuer de manière involontaire lors d’un litige. La tragédie rend Gelsomina définitivement folle car elle va être troublée nuit et jour par le souvenir de Matto. Zampanò alors la quitte pour poursuivre sa vie vagabonde car il craint d’être découvert et arrêté. Quelques années après, il découvre par hasard que Gelsomina est morte et soudainement il prend conscience de sa solitude. Puisqu’il est abandonné par tout le monde pleure sur une plage déserte."

André Bazin

- "C'est l'histoire d'un homme qui apprend à pleurer..."

Jean De Baroncelli

- "C'est un film qui console de bien des déceptions. C'est un film qui nous raffermit dans notre conviction que le cinéma est un moyen d'expression unique."
(Le Monde, 15 mars 1955).

Le Canard Enchaîné

- "C’est un des quatre ou cinq chefs d’œuvre que le cinéma nous ait donnés depuis sa naissance. Un film qui nous force à remettre en question tout ce que nous avons vu au cinéma depuis des années. Une fable humaine et lyrique d’où l’on sort enivré, après quoi le jour même n’a plus la même couleur."
(23 mars 1955).




Yvon Toussaint


- "Fellini traite ce pathétique dans un dépouillement absolu, avec une sainte horreur du pittoresque spectaculaire. Les éléments constitutifs des situations, des images, sont semblables à ceux du néo-réalisme. Mais une infime transposition, une sublimation légère fait naître une poésie douce-amère, tendre et désolée."
(Le Soir, 7 octobre 1955).

Témoignage chrétien

- "La Strada est le chef d’œuvre d’un poète, d’un peintre d’états d’âme ; le chef d’œuvre d’un homme généreux qui, par le don même de sa générosité, provoque la générosité des êtres et des choses ; le chef d’œuvre où la réalité, nourrie et sublimée par la poésie et la spiritualité, est plus réelle que le réel ; le chef d’œuvre où la réalité refuse de se réduire à des symboles tout en étant cependant débordante de signes ; le chef d’œuvre où le quotidien balance dans l’instant du présent au passé, du futur à l’éternel."
(25 mars 1955).

Larousse


- "Les intellectuels, interloqués, ont applaudi, le public populaire, fasciné, a pleuré. Le succès s'est révélé international. Il est au départ de la gloire de Fellini. Aujourd'hui, il se trouve des voix pour prétendre que La Strada est une œuvre surestimée, racoleuse, « facile ». Ces voix s'époumonent en vain contre l'évidence de sa beauté."

Marine Landrot

- "Dépourvu de scénario écrasant, entièrement tourné en extérieur dans des conditions infernales, ce film itinérant vogue au gré de la composition époustouflante des acteurs. Brusque et hâbleur, Anthony Quinn rend caressante sa violence incontrôlée. Avec sa cape de deuil et sa « face d'artichaut », Giulietta Masina oscille entre Charlie Chaplin et Stan Laurel. Roulements de tambour et trépignements : voilà un chef-d'oeuvre."
(Télérama, 20 février 2010).


Anthony Quinn et Giulietta Masina (DR).

L’Oeil sur l’Ecran

- "Le personnage de la jeune fille emprunte visuellement beaucoup de traits à Chaplin ; Giulietta Masima, avec peu de paroles, met beaucoup d’humanité dans son personnage en jouant avec les expressions enfantines de son visage (…). La Strada est un film plein d’humanité que Fellini transmet en évitant tout misérabilisme. Il trouve ici l’équilibre parfait et le film remportera un succès qui le propulsera au devant de la scène."
(Blog écrit à quatre mains par un couple, 13 novembre 2010).


Vittorio Bonicelli


- "Zampanò est l’un des personnages les plus puissants, intenses et dramatiques du cinéma contemporain. Le style du film est parmi les plus purs et les plus lucides du néoréalisme. Il faut se rappeler de la légèreté, de l’intensité, de la chaleur instinctive des personnages et de leur définition immédiate dans la séquence de la réception nuptiale et de l’excursion de Gelsomina dans la grande maison de campagne jusqu’à la découverte de l’enfant malade."
(Il Tempo, 7 octobre 1954).

Leïla Bekhti


- "C'est un film qui m'a bouleversée quand j'étais jeune. Souvent quand on grandit on se dit qu'on n’arrivait pas à mettre de mots sur ce sentiment et des années plus tard, j'ai compris qu'il n'y avait pas beaucoup de gens qui pouvaient autant nous en dire avec leurs yeux et s'appellent de grandes comédiennes, Giulietta Masina en fait partie."
(RTL, 22 août 2013).

Dominique Aubier

- "La Strada est une œuvre qui suppose de la part de son auteur, en plus du génie d'expression, une parfaite connaissance de certains problèmes spirituels et une réflexion sur eux. Ce film traite en effet du sacré, je ne dis pas du religieux ni de la religion. Je parle de ce besoin primitif et spécifique à l'homme qui nous pousse au dépassement, à l'activité métaphysique, tant sous la forme religieuse que maintenant sous la forme artistique, besoin aussi fondamental que celui de durer. Il semble que Federico Fellini sache parfaitement que cet instinct est à la source des religions comme de l'art. Il nous le montre à l'état pur dans Gelsomina. [...] Fellini et ses trois interprètes réussissent à nous décrire tant charnellement que mentalement et par le moyen de l'image, l'histoire servant à un tout autre but, des personnages mythiques et vrais. Ces trois héros vivent d'une vie esthétique parfaite. Ils nous arrachent cette émotion grâce à laquelle un personnage de lumière ou de papier prend pour une seconde une fulgurante réalité et demeure en nous."
(Cahiers du cinéma n°49, juillet 1955).


François Chalais : interview de Giulietta Masina (Festival de Cannes, 1955).

Ermanno Contini

- "Fellini est le maître du récit et son film s’écoule en effet dans une narration légère et très mesurée qui cherche ses retournements de situation, ses rebondissements, ses enchaînements et ses résolutions dans de petits détails, des annotations délicates, des tons discrets qui s’encastrent naturellement dans la modeste trame d’une histoire apparemment vide d’événements. Pourtant, combien d’intentions et d’effervescence enrichissent une aussi grande simplicité, ils sont tous complètement exprimés mais ils ne sont pas tous ni clairement évidents, ni entièrement traduits dans une pleine éloquence humaine et poétique, mais ils sont tous suggérés avec une fine sensibilité, ils sont tous soutenus par une subtile charge émotionnelle."
(Il Secolo XIX, 8 septembre 1954).

Ciné-Club de Caen

- "Séquences célèbres : Gelsomina vendue par sa mère; les trajets sur les routes sur un lamentable triporteur roulotte ; la noce champêtre et la visite d'un enfant malade et reclus ; la rencontre de Gelsomina avec l'équilibriste, puis avec une religieuse dans un couvent ; la bataille de Zampano avec Il Matto qui regarde sa montre brisée et tombe mort ; Zampano qui apprend la mort de Gelsomina, regarde le ciel et pleure sur la plage (…).
Un film complexe. Il était d'abord une critique de la condition féminine, de la femme objet aussi passive qu'un caillou, tout juste créée pour faire l'amour et la cuisine."

Olivier De Bruyn

- "Un film qui témoigne du génie visionnaire de Fellini, mais aussi d'une période transitoire de sa carrière. A mi-chemin des premiers pas néo-réalistes - entrepris avec Rossellini (il collabore aux scripts de Rome ville ouverte et de Paisa, il joue dans l'Amore) puis en solo (les Vitelloni) - et de la fantasmagorie réflexive qui voit le jour à partir de la Dolce Vita (1959), la Strada est d'abord un témoignage d'amour hors-pair à l'actrice Giulietta Masina, madame Fellini à la ville (…).
Fellini filme sa drôle d'histoire comme un road-movie où la réalité patente du monde est doucereusement pervertie par son regard. La Strada est un film où l'on imite les arbres et où l'on avale des spaghettis sur un fil d'acrobate. Un film, aussi, où l'on crève d'aimer. Un grand film."
(Libération, 20 janvier 1995).


Federico Fellini

- "Si j’étais critique, je penserais que chaque film a droit à une façon particulière non seulement d’être vu, mais aussi d’être raconté et donc proposé au lecteur-spectateur. Quel est le but premier d’un critique de cinéma ? Celui de parler d’un film, de le faire « comprendre » (…). Le plus souvent, l’expliquer c’est le réduire sinon même le mortifier, tout comme si face à un conte, on se mettait à dire ce que signifient la forêt, le loup, le Petit Chaperon Rouge et pourquoi Pinocchio rencontre son père dans le ventre de la baleine. Grattez le vernis, vous annulez le charme."
(Il Tempo, 29 mars 1980).

Nino Rota : La Strada, suite (Orchestre symphonique Milan-RAI, dir. Enrico Collina).





.

lundi 2 septembre 2013

P. 262. Le 2 septembre 1910, la mort renverse le chevalet du Douanier Rousseau...


.

Henri, Julien, Félix Rousseau (21 mai 1844 - 2 septembre 1910)
Moi-Même, autoportrait (1890), huile sur toile, H 146 cm, L 113 cm.
détail en couverture de :
Gilles Plazy,
Le Douanier Rousseau, un naïf dans la jungle,
Gallimard, Coll. Découvertes, 1992, 144 p.

Guillaume Apollinaire :

- "Nous sommes réunis pour célébrer ta gloire,
Ces vins qu'en ton honneur nous verse Picasso,
Buvons-les donc, puisque c'est l'heure de les boire
En criant tous en chœur : " Vive ! vive Rousseau ! "

(Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau douanier).

Musée d’Orsay

- "Petit employé de l'octroi de Paris (1), d'où le surnom de "douanier", Henri Rousseau échappe à sa modeste condition sociale par la peinture, qu'il pratique en parfait autodidacte.
N'ayant jamais quitté la France, c'est dans l'imagerie populaire et les récits de l'époque qu'il puise son inspiration pour réaliser les grandes "Jungles" qui en font le pionnier d'un nouvel exotisme et assurent sa célébrité (…).
Parmi ses plus fervents admirateurs, on trouve Alfred Jarry, André Breton, Guillaume Apollinaire, Robert Delaunay (2) ou encore Pablo Picasso."
(Exposition au Musée, 2006).

Le mONDE dES ARTS

- "C'est un monde hors de l'ordinaire qui au fond, intéresse Rousseau, un monde hors de la réalité de sa vie misérable, hors de ses drames familiaux, de des déboires affectifs, et de ses échecs comme artiste peintre. Il se dit peintre réaliste, et ne veut peindre dit-il que la nature.
Il a été bercé par les contes traditionnels que lui racontait, enfant, une vieille tante durant son enfance à Laval. Impressionné quelques années plus tard par la lecture de Robinson Crusoe et de Paul et Virginie, Rousseau restera imprégné de la lecture qu'il fera de Jean-Jacques Rousseau et du concept de l'homme naturel et du bon sauvage."
(H. Rousseau, galerie 1).

Musée de l’Orangerie


- "Cet autodidacte ne commença sa carrière de peintre que tardivement vers l’âge de 40 ans.
L’œuvre inclassable du Douanier Rousseau est particulièrement bien représentée (neuf tableaux) au musée de l’Orangerie. La Collection Jean Walter et Paul Guillaume expose l’ensemble le plus important de peintures de cet artiste en France.
Paul Guillaume fût l’un des principaux collectionneurs de tableaux de Rousseau, et ce dès 1915, époque où Rousseau, admiré uniquement par les cercles d’avant-garde, est encore ignoré du grand public."
(Catalogue).


1897 : La gitane endormie, huile sur toile, H 129,5 cm, L 200,7 cm (DR).

Alain Galoin

- "Henri Rousseau est une personnalité artistique originale et inclassable. Né à Laval en 1844, dans un milieu très modeste, il exerce la fonction de gabelou à l’octroi de Paris de 1871 à 1893, d’où son surnom de « Douanier ». Son entrée dans la vie artistique est relativement tardive : en 1871, il commence à peindre en amateur passionné, sans culture ni métier. Il produit des paysages qui illustrent souvent les progrès techniques de son temps, des portraits, des sujets patriotiques et militaires, des scènes de la vie populaire et des vues d’un Paris qu’il ne quittera jamais, mais sa notoriété est avant tout liée aux tableaux à sujets exotiques dont l’inspiration est nourrie par ses visites au Jardin des Plantes, au Museum d’Histoire naturelle, ou d’images empruntées aux dictionnaires, aux catalogues, aux livres de botanique ou aux chromos (…).
Objet des sarcasmes et du dédain des critiques, son œuvre est unanimement appréciée des peintres symbolistes comme Paul Gauguin et Odilon Redon, ou des artistes d’avant-garde comme Pablo Picasso, Robert Delaunay, Marie Laurencin, Fernand Léger, Camille Pissarro ou le peintre américain Max Weber (3) qui lui consacrera une exposition à New York en 1910. Le Douanier Rousseau se sent néanmoins très éloigné des Impressionnistes et des Modernes. Admirateur d’Ingres et de peintres académiques comme Bouguereau ou Gérôme, il ne relève cependant ni de la tradition, ni de l’avant-garde. Sa peinture constitue une expérience originale qui continue à susciter bien des interrogations."
(L’Histoire par l’image, « explore l’Histoire de France à travers les collections des musées et les documents d'archives »).

Fondation Beyeler

- "Méconnu de son vivant et bien après comme un représentant de la peinture naïve, il ne s’est imposé qu’à titre posthume comme un précurseur majeur de l’art moderne."
(2013).

Félix Vallotton

- "Monsieur Rousseau devient plus stupéfiant d'année en année... C'est l'alpha et l'oméga de la peinture... Tout le monde ne rit pas, du reste, et certains qui en auraient envie s'arrêtent bientôt ; il est toujours beau de voir une croyance, quelle qu'elle soit, si impitoyablement exprimée" (4).

Le Douanier Rousseau et Picasso

- "Nous sommes les deux plus grands peintres de ce siècle, Picasso dans le style égyptien, et moi dans le style réaliste" (5).


1909 : La muse (Marie Laurencin) inspirant le poète (Guillaume Apollinaire), huile sur toile, H 146 cm, L 97 cm (DR).

Guillaume Apollinaire à propos du Douanier Rousseau

- "Peu d'artistes ont été plus moqués durant leur vie que le Douanier, et peu d'hommes un front plus calme aux railleries, aux grossièretés dont on l'abreuvait. Ce vieillard courtois conservera toujours la même tranquillité d'humeur et, par un tour heureux de son caractère, il voulait voir dans les moqueries mêmes l'intérêt que les plus malveillants à son égard étaient en quelque sorte obligés de témoigner à son oeuvre. Cette sérénité n'était que de l'orgueil bien entendu. Le Douanier avait conscience de sa force. Il lui échappa, une ou deux fois, de dire qu'il était le plus fort peintre de son temps. Et il est possible que sur bien des points il ne se trompât point de beaucoup. C'est que s'il lui a manqué dans sa jeunesse une éducation artistique, il semble que, sur le tard, lorsqu'il voulut peindre, il ait regardé les maîtres avec passion et que presque seul d'entre les modernes, il ait deviné leurs secrets.
Ses défauts consistent seulement parfois dans un excès de sentiment, presque toujours dans une bonhomie populaire au-dessus de laquelle il n'aurait pu s'élever et qui contrastait un peu fort avec ses entreprises artistiques et avec l'attitude qu'il avait pu prendre dans l'art contemporain.
Le Douanier allait jusqu'au bout de ses tableaux, chose bien rare aujourd'hui. On n'y trouve aucun maniérisme, aucun procédé, aucun système. De là vient la variété de son oeuvre. Il ne se défiait pas plus de son imagination que de sa main. De là viennent la grâce et la richesse de des compositions décoratives.[...]
Il en est résulté que ce Breton, vieil habitant des faubourgs parisiens, est sans aucun doute le plus étrange, le plus audacieux et le plus charmant des peintres de l'exotisme. La Charmeuse de serpents le montre assez. Mais Rousseau ne fut pas seulement un décorateur, ce n'était pas non plus un imagier, c'était un peintre. Et c'est cela qui rend la compréhension de ses oeuvres si difficile à quelques personnes. Il avait de l'ordre, et cela se remarque non seulement dans ses tableaux, mais encore dans ses dessins ordonnés comme des miniatures persanes. Son art avait de la pureté, il comporte dans les figures féminines, dans la construction des arbres, dans le chant harmonieux des différents tons d'une même couleur, un style qui n'appartient qu'aux peintres français, et qui signale les tableaux français où qu'ils se trouvent. Je parle, bien entendu, des tableaux de maîtres."
(Les soirées de Paris, 15 janvier 1914).


1907 : La Charmeuse de serpents, huile sur toile, H 169 cm, L 181, 5 cm (DR).

NOTES :


(1) Octroi : avant de laisser pénétrer marchandises et denrées dans Paris, la commune prélevait un droit d'entrée appelé « l'octroi ». Cette barrière douanière se concrétisait sous forme d’une soixantaine de points de contrôles, élevés autour de Paris en 1785 par l'architecte Claude Nicolas Ledoux et reliés par une enceinte de plus de 20 kilomètres. Pour les promeneurs : des vestiges des bâtiments de l’octroi les attendent au parc Monceau et place Denfert-Rochereau (un bâtiment mène discrètement aux catacombes, l'autre abrite l’Inspection générale des carrières de Paris).

(2) Robert Delaunay (1885-1941). Présentation par Guillaume Apollinaire :
- "Il y a dans la peinture moderne de nouvelles tendances ; les plus importantes me semblent être, d'une part le cubisme de Picasso, d'autre part, l'orphisme de Delaunay. L'orphisme jaillit de Matisse et du mouvement des fauves, en particulier de leurs tendances lumineuses et anti-académiques. Delaunay croyait que si vraiment une couleur simple conditionne sa couleur complémentaire, elle ne la détermine pas en brisant la lumière, mais en suscitant à la fois toutes les couleurs du prisme. Cette tendance, on peut l'appeler l'orphisme." (Die Moderne Malerei [La peinture moderne] dans Der Sturm, février 1913).

(3) Max Weber (1881-1961). Dictionnaire de la Peinture Larousse :
- "Il fut le premier, aux États-Unis, à assimiler la leçon du Cubisme et à le transformer en un style personnel. Il arriva aux États-Unis à l'âge de dix ans (...) mais, en 1905, il s'embarqua pour la France et travailla à Paris à l'académie Julian (…) et fréquenta les ateliers de peintres modernes. Weber se lia d'amitié avec Matisse, le Douanier Rousseau et connut aussi Picasso et Delaunay. À son retour à New York, en 1909, il peignait toujours des figures d'un lyrisme simplificateur plus proche de Matisse que de Picasso. Il se rallia au Cubisme dans les années suivantes et l'aspect dynamique de son style lui permit de traduire la réalité urbaine de New York et témoigne de l'influence du Futurisme et de l'Expressionnisme."

(4) Félix Vallotton (1865-1925, suisse naturalisé français en 1900). La Fondation à son nom :
- "Farouchement indépendant, il élabore en quelques années un style singulier, nourri des trouvailles de ses xylographies, de la leçon des maîtres japonais et de l’exemple de prédécesseurs illustres tels que Poussin, Rembrandt ou Ingres. Son art ne rompt pas avec la tradition mais la bouleverse par de puissants effets décoratifs, par une palette où des tons sourds alternent avec les couleurs les plus éclatantes, souvent dissonantes, parfois irréelles. L’ampleur de son oeuvre peint est d’autant plus considérable que Vallotton l’a réalisé en quatre décennies."

(5) A lire : Le Douanier Rousseau, Oeuvres écrites, Préface de Tristan Tzara, Présentation de Yann le Pichon, CNRS Editions, 2011, 285 p. 4e de couverture :
- "Sait-on que le Douanier Rousseau fut aussi un dramaturge et un poète ? Henri Rousseau (1844-1910), dont l'oeuvre peint est la fierté des plus grands musées du monde, ne cesse de nous ébahir et de nous émouvoir par l'originalité de son imagination créatrice et par son génie poétique qui ont marqué l'art moderne. Son oeuvre écrite est beaucoup moins connue ; la voici enfin réunie en sa totalité. En 1947, Tristan Tzara, le pape du mouvement dadaïste, avait édité deux de ses pièces de théâtre : un vaudeville écrit en 1890, Une Visite à l'Exposition de 1889 et un drame terminé en janvier 1899, La Vengeance d'une orpheline russe. Une troisième comédie restait inédite : L'Etudiant en goguette, écrite en 1908. Légataire universel du Douanier Rousseau, dont il est l'expert international, l'historien de l'art Yann le Pichon présente et commente clairement toute l'oeuvre dramatique du célèbre Naïf, ainsi que la très intéressante préface de Tzara. II y rassemble aussi, en les analysant précisément, toutes ses poésies, les titres et les légendes de ses tableaux, ainsi que sa brève autobiographie. Cet ouvrage exhaustif est, au sens propre du mot, une ouverture remarquable sur le génie virginal et protéiforme du Douanier Rousseau qui se voulait " artiste total ".
et
Yann le Pichon, Le monde du Douanier Rousseau, CNRS Editions, 2010, 320 p.


Les deux ouvrages aux Editions du CNRS (Mont. JEA/DR).

.

lundi 26 août 2013

P. 260. Le 26 août 1970 : hommage à la femme inconnue du soldat inconnu, acte fondateur du MLF


.

L'histoire en marche, leur histoire : celle de la libération des femmes (Graph. JEA/DR).

Quelques militantes féministes choisissent l'Arc de triomphe pour (p)oser la première pierre de leur Mouvement...

Françoise Picq (1)

- "Elles étaient dix ce 26 août 1970 à déposer une gerbe à «la femme du Soldat inconnu», plus inconnue encore que le célèbre soldat sous l’Arc de triomphe. C’est ce jour-là, que les journalistes, copiant le «Women’s Lib» américain, ont parlé pour la première fois en France d’un mouvement qu’ils ont baptisé Mouvement de libération de la femme. Le singulier «la femme» a été réfuté, le mouvement de libération des femmes est alors devenu le MLF. Héritier rebelle de mai 1968, c’est un mouvement d’un type radicalement nouveau, qui s’inventait dans la rencontre des femmes sans prétendre les représenter et refusait d’être représenté par quiconque. Nulle ne devait s’approprier le nom collectif. Les tracts étaient signés «quelques militantes» ou «des militantes du MLF» ; les articles de prénoms ou de pseudonymes (…).
Le mouvement des femmes existait déjà aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, dans les pays du nord de l’Europe… Il fallait bien qu’il arrive en France, sur un terrain fertilisé par mai 1968. Si on considère généralement 1970 comme l’année initiale, c’est que la première publication collective, un numéro spécial de Partisans (mai) titrait - en toute innocence historique - «Libération des femmes, année zéro». C’est aussi que l’année 1970 fut riche en événements et manifestations."
(Libération, 7 octobre 2008).

France Soir

- "Un petit commando en jupons n’a pas réussi à déposer ses fleurs sous l’Arc de Triomphe."
(27 août 1970).

8 mars info

- "Le 26 août 1970, une douzaine de militantes anonymes déposent une gerbe sous l’Arc de Triomphe, à la gloire de la Femme du soldat inconnu. Sur leurs banderoles, il est écrit : Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme.
Elles sont aussitôt arrêtées par la police, mais dès le lendemain la presse annonce « la naissance du MLF ». « La libération des femmes, année zéro » titrait une revue.
Le MLF ne se veut ni une organisation ni un parti ; aucun leader n’est toléré. Le mouvement se compose de collectifs et groupuscules. Les militantes féministes veulent se battre sur tous les terrains, en vertu du principe que le privé est politique. Elles rejettent les canons de beauté imposés par le diktat patriarcal, réclament crèches et garderies, demandent à leurs conjoints de partager les tâches domestiques. La révolution sexuelle est passée par là : elles dénoncent viol, inceste et agressions sexuelles, luttent pour l’avortement.
C’est tout un mode de vie et de pensée que les féministes des années 70 veulent changer. Elles ne veulent rien moins que tout le droit pour toutes les femmes, comme l’avait superbement formulé Olympe de Gouge en 1792, ce qui lui valut la guillotine."
(En France, le MLF n’émerge qu’à partir de 1970).



Articulet de Combat, le 27 juillet 1970. La  militante américaine interpelée serait Namascar Shaktini (DR).

Lily Wonderverden

- "26 août 1970 : mais que font ces quelques femmes réunies devant la flamme du soldat inconnu, à Paris, sous l’Arc de Triomphe ?
Elles sont une dizaine. L’une d’entre elles porte une gerbe de fleurs où l’on peut lire : "À la femme inconnue du soldat".
Huit autres déploient des banderoles :
- "Un homme sur deux est une femme" ;
- "Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme" ;
- "Solidarité avec les femmes en lutte aux USA" :
- "Libération des Femmes".
Autour d’elles virevoltent quelques photographes et journalistes prévenus pour l’occasion. Le lendemain, leurs articles paraissent dans les journaux souvent à la Une.
Le mot de désordre est lâché : LIBÉRATION DES FEMMES. Il va courir tout au long des décennies, parfois ouvertement, souvent en sourdine, pour passer, tel un furet, d’une vie à l’autre."
(Blog Aliceswonderverden, 24 août 2010).

Sylvie Duverger


- "Le 26 août 1970, quelques rebelles insensées s'en allèrent déposer une gerbe à cette effacée de la grande histoire, plus inconnue encore que son peut-être digne et tendre époux, le fameux soldat, celui qu’on ne connaît pas, mais quand même. Le célèbre soldat inconnu… Oxymore à la hauteur du désordre symbolique, qui donne place généalogique aux hommes et efface les noms des femmes ; oxymore à la profondeur des trous de mémoire de l'Histoire, qui s'évertue à ne garder de traces que des hommes, petits ou grands soldats, et jusqu'à ceux dont nulLE n'est venuE chercher la dépouille au champ des morts.
Le 26 août 1970, 9 ou 10 jeunes insolentes – le nombre dépend des récits – signalaient à l’attention qu’ « un homme sur deux est une femme », et qu’il était temps, en somme, que les femmes jouissent des droits de l’homme : celui de disposer de son corps, en premier lieu, celui d’être reconnu comme un corps-sujet à part entière."
(Le Nouvel Observateur, Féministes en tous genres, 28 août 2012).



Photo dans France Soir. De galants policiers se proposent de porter obligeamment gerbe et banderoles. Le journal évoque "un commando en jupons", cette formule choc des mots se trouve contredite par son propre cliché ne montrant que deux robes (DR).

Benoite Groult

- "Il faudra attendre le reflux de la vague gauchiste en 70 et la déception des lendemains d'utopie, surtout pour les femmes, traditionnelles flouées de ce genre d'aventure, pour que toute une génération de filles nées après guerre comprennent que le salut ne viendrait que d'elles-mêmes et prennent conscience de la nécessité d'une lutte spécifique.
A toute révolution il faut un acte de naissance symbolique. Le nôtre date du 26 août 1970, jour où quelques militantes anonymes eurent l'idée de déposer à l'Arc de Triomphe une gerbe en hommage à la Femme du Soldat Inconnu."
(Ainsi soient-elles au xxie siècle, Grasset, 2000, 228 p.)

Parmi ces "quelques militantes anonymes" :

Cathy Bernheim (2), Julie Dassin, Emmanuelle de Lesseps (3), Christine Delphy (4), Christiane Rochefort (5), Namascar Shaktini (6), Monique Wittig (7), Anne Zelensky (8)...
(Sauf erreurs involontaires mais après croisements de documents et de témoignages).




Le Figaro, 27 août 1970, compare les femmes américaines et leurs " manifestations monstres" avec les françaises soit "un groupe d'une dizaine de militantes" (DR).

Anne Zelensky

- "L’initiative à l’Arc de triomphe a  concentré l’essence de ce qui serait notre mouvement, sa pensée, sa démarche, ses formes d’intervention. Toute la griffe MLF était là. Sauf que le label, nous ne l’avons jamais choisi, il nous a été plaqué de l’extérieur, par analogie avec le Women’s Lib américain. Nous, notre nom, c’était le Mouvement."
(L’Humanité, 26 août 2010).

Cathy Bernheim

- "Quand la libération des femmes a été à l’ordre du jour, en 1970, année surnommée par quelques-unes l’année Zéro, nous sortions de ce guêpier qu’avait été le « devenir femme ». Nous avions perdu quelques plumes quand nous avions dû nous arracher à la cage (plus ou moins dorée et confortable), de LA femme. La Femme, entité censée nous mettre à l’abri de la sauvagerie de la condition humaine, et des hommes en particulier, s’était révélée à nos yeux pour ce qu’elle était : une forteresse où l’on enfermait les petites filles pour qu’elles soient sages, avant de les lancer toutes crues, toutes nues, dans l’enclos de la foire.
Des tas de filles venues d’on ne sait où (et même si on le sait un jour, qu’importe ?) se sont liguées, liées, déliées ensemble pour se débarrasser du modèle d’armure encombrant et stérile qu’elles auraient dû revêtir avant d’oser arpenter les rues de la cité."
(Ce que l’histoire fait aux femmes, Multitudes 3/2010 (n° 42), p. 54-58).



Dans la dynamique de cette première manif à l'Arc de Triomphe, un groupe de militantes écrivent en mars 1971 un "Hymne" (des femmes, du MLF). Tant qu'à cultiver la symbolique, la musique est celle du Chant des Marais (7)...

Hymne



Nous, qui sommes sans passé, les femmes,
nous qui n'avons pas d'histoire,
depuis la nuit des temps, les femmes,
nous sommes le continent noir.

Refrain
Levons-nous, femmes esclaves
Et brisons nos entraves,
Debout ! Debout !

Asservies, humiliées, les femmes
Achetées, vendues, violées ;
Dans toutes les maisons, les femmes,
Hors du monde reléguées.

(R)

Seules dans notre malheur, les femmes
L'une de l'autre ignorée,
Ils nous ont divisées, les femmes,
Et de nos sœurs séparées.

(R)

Reconnaissons-nous, les femmes,
Parlons-nous, regardons-nous,
Ensemble on nous opprime, les femmes,
Ensemble révoltons-nous.

(R)

Le temps de la colère, les femmes,
Notre temps est arrivé
Connaissons notre force, les femmes,
Découvrons-nous des milliers.



N° double de partisans, juillet - octobre 1970 (Graph. JEA/DR).
 

NOTES

(1) Françoise Pics, Libération des femmes, 40 ans de mouvement, Ed. Dialogues, 2011, 529 p.

(2) Cathy Bernheim, Naissance d'un mouvement de femmes, 1970-1972, Ed. Félin Poche, 2010, 231 p.

(3) Emmanuelle de Lesseps, coauteure avec Christine Delphy et et Monique Piazza de Questions féministes, Ed. Syllepse, 2012, 1022 p.

(4) Christine Delphy, Un universalisme si particulier : Féminisme et exception française (1980-2010), Ed. Syllepse, 2010, 348 p.

(5) Christiane Rochefort, Oeuvre romanesque, Grasset et Fasquelle, 2004, 1493 p.

(6) Namascar Shaktini, On Monique Witting, Theoretical, Political and Literary Essays, University of Illinois Press, 2005, 288 p.

(7) Monique Witting, La pensée straight, Ed. Amsterdam, 2013, 135 p.

(8) Anne Zelensky, Histoire de vivre : mémoires d'une féministe, Calmann-Lévy, 2005, 404 p.

(9) En 1933, le "Chant des marais" fut composé au camp de Börgermoor (Basse-Saxe) où les nazis expérimentaient le système concentrationnaire. Trois des internés politiques ont signé ce Chant : Johann Esser et Wolfgang Langhoff pour les paroles ainsi que Rudy Goguel pour la musique.

.

jeudi 22 août 2013

P. 259. Journal de Victor Klemperer : les mois d'août 1934, 1935, 1936 et 1937...


.


Victor Klemperer
Mes soldats de papier, Journal 1933-1941

Editions du Seuil, 2000, 793 p.


4e de couverture

- "Victor Klemperer (1881-1960), cousin du célèbre chef d'orchestre Otto Klemperer (1), fils de rabbin, converti au protestantisme, était professeur de romanistique à Dresde (2). En 1934, il est destitué de ses fonctions en tant que juif et n'a plus le droit d'enseigner. Il reste à Dresde, avec sa femme Eva (3), elle-même protestante, pianiste, pendant toutes les années du nazisme. Travailler, écrire, écrire au péril de sa vie, laisser une trace authentique de l'horreur, donner une voix à ceux qui ne sont plus, c'est sa lutte à lui, ce qu'il appelle ses soldats de papier. Obstinément il poursuit sa tâche de chroniqueur et, sans même pouvoir disposer des pages écrites la veille, portées systématiquement par Eva chez une de leurs amies, note la persécution au jour le jour, dans ses moindres détails. Un document sans équivalent sur la vie quotidienne des juifs prisonniers de l'intérieur dans l'Allemagne du IIIe Reich."

Victor Klemperer

- "Je veux porter témoignage.
- Tout ce que vous écrivez, on le sait déjà, et les grandes choses, [...] vous ne les connaissez pas.
- Ce ne sont pas les grandes choses qui importent, mais la tyrannie au jour le jour que l'on va oublier. Mille piqûres de moustiques sont pires qu'un coup sur la tête. J'observe, je note les piqûres de moustiques...
Un peu plus tard :
- J'ai lu quelque part que la peur de quelque chose est pire qu'ici chose elle-même. Quelle angoisse, avant la perquisition ! Et quand la Gestapo est venue, j'étais froid et résolu. Après, qu'est-ce qu'on a bien mangé ! Toutes les bonnes choses que nous avions cachées et qu'ils n'ont pas trouvées...
- Vous voyez, voilà ce que je note :

Obligation de rester chez soi après huit ou neuf heures du soir. Contrôle ! Chassés de notre propre maison. Interdiction d’écouter la radio, interdiction d’utiliser le téléphone. Interdiction d’aller au théâtre, au cinéma, au concert, au musée. Interdiction de s’abonner à des journaux ou d’en acheter. Interdiction d’utiliser tout moyen de transport […]. Interdiction d’acheter des fleurs. […] Interdiction d’aller chez le coiffeur. […] Obligation de remettre aux autorités les machines à écrire, les fourrures et les couvertures en laine, les bicyclettes […], les chaises longues, les chiens, les chats, les oiseaux. […] interdiction d’emprunter la pelouse municipale et les rues adjacentes du Grosser Garten, interdiction… […] Voilà, je crois que c’est tout. Mais, pris tous ensemble, ces 31 points ne sont rien face au danger permanent de perquisition, de sévices, de prison, de camp de concentration et de mort violente."

J-S Félix


- « Plutôt une fin épouvantable qu'une épouvante sans fin ». Tels sont les mots d'un homme accablé par la déchéance physique et morale ; celle d'un intellectuel juif allemand, témoin de la montée en puissance et de l'avènement monstrueux du IIIe Reich. Converti au protestantisme mais persécuté en raison de ses origines hébraïques par le régime nazi, Victor Klemperer restera en Allemagne jusqu'à la fin du second conflit mondial et trouvera dans ses prises de notes quotidiennes le moyen de résister en Homme au tourbillon de brimades qui s'abattent sur la communauté juive dès 1934. Ces cahiers, qu'il parvint à conserver tant bien que mal au milieu des persécutions, ne furent jamais retouchés et nous offrent aujourd'hui un récit aussi authentique qu'effroyablement précis de la descente vers l'enfer de la Shoah. De la sorte, puissance littéraire et intérêt historique se combinent dans ces journaux de bord où l'émotion prend souvent le pas sur le témoignage atone de l'universitaire. Mémoires d'un être revenu de la nuit noire et dont l'écriture en porte encore les cruels stigmates."

Daniel Bermond

- "Voici un des témoignages les plus bouleversants sur la vie au quotidien dans la communauté juive de Dresde, ou ce qu'il en restait, décimée par les rafles, les assassinats, la faim et les maladies, à l'époque nazie. De 1933 à 1945, jour après jour, Victor Klemperer, auquel son mariage avec une "Aryenne" épargna le sort radical des autres juifs, raconta les brimades, les exécutions, les perquisitions, bref ce martyre distillé sur douze ans du ghetto juif de Dresde. Une effroyable litanie de mesquineries criminelles tout juste tempérée par une parole anonyme dans la rue, par une poignée de main à la sauvette. Certains, comme Klemperer qui se réfugie dans ses études du XVIIIe siècle français, résistent; d'autres n'en peuvent plus de tant d'humiliations et choisissent de mourir. De ces très belles pages écrites dans la clandestinité, sous la botte, se dégage une formidable leçon d'énergie à l'usage de toutes les générations, un concentré d'humanité et d'humanisme."
(Lire, 1 décembre 2000).


1934 : suite à un référendum pour le "oui" à Hitler, celui-ci décroche une dictature tant attendue (Graph. JEA/DR).

Journal de Victor Klemperer
Août 1934. Pour Hitler : 38 millions d'électeurs - Contre : 5 millions.


21 août, mardi

- "Les 5 millions de "non" et de bulletins nuls le 19 août (4), contre les 38 millions de "oui", signifient infiniment plus du point de vue éthique qu'un simple neuvième du total. Il y a fallu du courage et de la détermination. On a intimidé tous les électeurs, on les a soûlés de slogans et de bruits de fête. Un tiers a dit "oui" par peur, un tiers par ivresse, un tiers par peur et par ivresse. Quant à Eva et moi, nous n'avons coché le "non" que par un certain désespoir, et non sans peur.
Et pourtant, en dépit de la déroute morale : Hitler est le triomphateur incontesté, et la fin n'est pas en vue.
J'ai été frappé par la brièveté du feu roulant de la propagande. Il a été mis en oeuvre quelques jours seulement avant le 19, mais alors dans quelle orgie de drapeaux, de proclamations, d'allocutions radiophoniques. On spécule toujours sur la bêtise et la primitivité. On recouvre de vacarme l'histoire d'hier (...) et la pays laisse faire. On ne peut provoquer une telle anesthésie que juste avant l'opération. - Mais combien de temps cette psychose va-t-elle durer et sur qui agit-elle ? Le 17, Hitler a tenu son grand discours électoral à Hambourg, et c'est là que se trouvait l'épicentre des jubilations prescrites. Et c'est précisément à Hambourg qu'il a obtenu le plus de "non", 21% des suffrages exprimés (...).
A noter, le comportement en matière d'interdiction et d'autorisation de journaux étrangers. On ne peut plus verrouiller le lointain, il y a trop de gens qui écoutent les radios étrangères. On affecte donc le plus possible de ne pas craindre la presse de l'étranger, dans l'espoir que la masse, de toute façon, ne la lira pas."
(PP. 141-142).


Plaque à apposer sur sa façade pour participer à la "campagne antijuive" (Graph. JEA/DR).

Août 1935. "Nous ne voulons pas des Juifs".

11 août, dimanche

- "La campagne antijuive a pris une telle ampleur, pire encore que lors du premier boycott, il y a des débuts de pogroms çà et là, et nous nous attendons à être assassinés d'un jour à l'autre. Pas par les voisins, mais par les nettoyeurs que l'on mobilise tantôt ici et tantôt là en les qualifiant d'"âme du peuple". Sur les panneaux du tramway de la Prager Strasse : "Celui qui achète chez le Juif trahit le peuple" ; dans les petits magasins de Plauen (5) : sentences et vers de toutes les époques, de toutes les plumes et contextes (Marie-Thérèse (6), Goethe !, etc.), regorgeant d'insultes, et, par-dessus le marché : "Nous ne voulons pas de Juifs dans notre beau quartier de Plauen", partout (...) des histoires de profanation de la race les plus atroces, discours féroces de Goebbels - actes de violence patents dans les lieux les plus divers. - Campagne presque aussi féroce contre le catholicisme "politique", celui qui s'allie à la Kommune (7), qui souille les églises en prétendant ensuite que c'étaient les nazis (...). - Depuis des semaines, sentiment chaque jour que ça ne peut plus durer ainsi longtemps. Et ça continue pourtant."
(PP. 211-212).


Les JO à Berlin : "une opération politique" (Doc. JEA/DR).

Août 1936. "Renaissance allemande grâce à Hitler".

13 août, jeudi

- "Les jeux Olympiques (8) se terminent dimanche prochain, le congrès du NSDAP (9) s'annonce, une explosion est imminente, et il est naturel qu'on veuille d'abord se défouler contre les Juifs (...). Mussolini a impunément fait main basse sur l'Abyssinie - et depuis quelques semaines la guerre d'Espagne bat son plein. A Barcelone, quatre Allemands ont été "assassinés" par un tribunal révolutionnaire, quatre nouveaux martyrs du national-socialisme et, même avant cela, on disait déjà que les Juifs allemands émigrés menaient là-bas une campagne de haine contre l'Allemagne. Dieu sait comment tout cela va bien pouvoir tourner, mais, comme toujours, il y aura sûrement une nouvelle vague de mesures contre les Juifs (...). M. Léon Blum (10) ne peut tout de même pas ignorer ce qu'en Allemagne tous les enfants savent. Est-on si bête en France qu'on attende tout simplement d'être saigné à blanc ? Mais pourquoi a-t-on tout toléré jusqu'à présent ? En France de la part de l'Allemagne, en Angleterre de la part de l'Italie ? Tout est absolument impénétrable et obscur. Probablement personne, même parmi les gouvernants, ne connaît vraiment les forces réelle en jeu, les scrupules et les humeurs.
Les jeux Olympiques, qui se terminent bientôt, me répugnent doublement ! 1 En tant que surestimation absurde du sport; l'honneur d'un peuple dépend de ce qu'un de ses membres saute dix centimètres plus haut que les autres. Et d'ailleurs c'est un nègre des Etats-Unis qui a sauté le plus haut, et la médaille d'argent d'escrime pour l'Allemagne, c'est la Juive Hélène Meyer (11) qui l'a remportée (je ne sais pas ce qui est le plus indécent, sa participation en tant qu'Allemande du IIIe Reich ou le fait que sa performance soit revendiquée par le IIIe Reich).
(...) Et 2 si je déteste tant les jeux Olympiques, c'est parce qu'ils n'ont rien à voir avec le sport - chez nous, j'entends -, et qu'il s'agit purement et simplement d'une opération politique. J'ai lu récemment : "Renaissance allemande grâce à Hitler". On ne cesse d'inculquer au peuple et aux étrangers que ce qui se manifeste, c'est la renaissance, l'épanouissement, le nouvel esprit, l'unité, la ténacité et la magnificence et, bien entendu, l'esprit pacifique du IIIe Reich qui embrasse tendrement le monde entier."
(PP. 286-287).


10 ans : l'âge pour porter l'uniforme des jeunesses hitlériennes (DR).

Août 1937. "Entre nous..."

17 août, mardi

- "Dans le Stürmer (12) qui est affiché à chaque coin de rue, j'ai vu récemment la photographie de deux jeunes filles en costume de bain dans une station balnéaire. Au-dessus : "Interdit aux Juifs", au-dessous : "Quel bonheur d'être à nouveau entre nous !" (...) Je crois de plus en plus qu'Hitler incarne réellement l'âme populaire allemande, qu'il personnalise réellement l'"Allemagne" et que c'est justement pour cette raison qu'il se maintiendra et qu'il se maintiendra légitimement. Ce qui fait que ce n'est donc pas simplement d'un point de vue extérieur que je suis devenu apatride (...).
Dans le journal, le supplément ne s'appelle plus "L'automobile" ou "Le monde de l'automobile", ou quelque chose dans ce genre, mais "Le monde de l'automobile dans le IIIe Reich". La croix gammée doit être arborée partout. Tout doit s'y rapporter, et ne se rapporter qu'à elle."
(PP. 361-362).


Lourd de millions de morts, un "oui" à Hitler, un "non" à l'humanisme... (DR).

NOTES

(1) Otto Klemperer (1885-1973). Chef d'orchestre qui s'exila aux USA en 1933 pour échapper au nazisme. Revint en Europe après guerre mais se montra aussi rétif face au communisme. Devint citoyen d'Israël en 1970.
Charles Osborne :
- "De la génération des Bruno Walter, Wilhelm Furtwängler et Hans Knappertsbusch, chef suprême des oeuvres de Beethoven et dernier lien avec Gustav Mahler, son visage sévère masquait un sens de l'humour proverbial."

(2) Selon un recensement du 16 juin 1933, les juifs représentaient alors 0,7% de la population de Dresde, soit 4.678 habitants. Début février 1945, la ville ne comptait plus que 174 juifs ! Le bombardement de Dresde, le 14 février, désorganisa tellement les services nazis qu'il empêcha les mesures prévues à court terme pour la déportation de ces derniers juifs...

(3) Victor Klemperer épousa en 1906 Eva Schlemmer (1882-1951), pianiste et musicologue.

(4) Le 2 août 1934, mort d'Hindenburg, Président du Reich alors qu'Hitler était premier ministre (chancelier). Celui-ci organise un référendum pour le 19 août. But : son élection non comme Président mais comme Führer avec les pleins pouvoirs.

(5) Plauen. Quartier de Dresde.

(6) Marie-Thérèse (1717-1780). Impératrice d'Autriche de 1740 à 1780.

(7) Kommune. Appellation contrôlée choisie par les nazis pour désigner le mouvement communiste.

(8) En 1916, les Jeux olympiques devaient se dérouler à Berlin. La Première guerre mondiale en décida autrement. Hitler voulait une revanche. Il l'obtint en 1936, du 1er au 16 août. Preuve que ces Jeux n'étaient pas "que" sportifs : 100.000 spectateurs assistèrent à leur ouverture par un défilé des... Jeunesses hitlériennes !!! L'Allemagne décrocha 89 médailles.

(9) NSDAP : Parti national-socialiste des travailleurs allemands (les versions ne manquent pas telle : parti national-socialiste allemand du travail). Créé en 1920. Au pouvoir dès 1933 quand Hitler accède au poste de chancelier du Reich.

(10) A propos de Léon Blum, lire la page 12 de ce blog.

(11) Helene Meyer (1910-1953). Participe aux Jeux olympiques de 1928 et de 1932. L'année suivante, elle poursuit ses études aux USA et y emporte le championnat au fleuret. Elle céda aux pressions du comité olympique allemand afin d'effectuer un aller et retour au pays pour les jeux de Berlin. Seule athlète juive allemande (ou plus exactement dont le père était juif). Fera le salut nazi en recevant sa médaille d'argent. Puis retournera aux USA dont elle décroche la nationalité en 1940. Attendra 1952 pour revenir en Allemagne, s'y marier et mourir.

(12) Hebdomadaire nazi lancé en 1923. Jusqu'à sa disparition en 1945, ce journal répéta en bas de première page : "Les Juifs sont notre malheur". Son succès public tint à un mélange entre antisémitisme, anticapitalisme, mise en valeur de caricatures surdimensionnées et quelques touches de pornographie.


Die Stürmer - L'Attaquant, 1er mai 1934, avec la caricature antisémite de service dénonçant les crimes et complots attribués aux juifs et en bas de page, ce leitmotiv : "Les Juifs sont notre malheur" (Doc JEA/DR).
.

jeudi 8 août 2013

P. 255 . 10 août 1707, première de la cantate de Bach : "Actus tragicus" (BWV 106).


.


Bach et son "Actus tragicus" dans La version de Ton Koopman (Mont. JEA/DR).


Musique et Mémoire

- "Les musiques écrites par les compositeurs de l'époque baroque (…) pour un service funèbre font partie des pages les plus belles et les plus poignantes de l'histoire de la musique.
(…) Johann Sebastian Bach, musicien très croyant, n'emploie pas un langage musical trop pesant dans les contextes funèbres, même si des motifs ou des symboles musicaux à la tournure dramatique peuvent être utilisés (…). Dans l'évocation musicale de la mort, le calme et la sérénité de l'espérance induisent un discours apaisé, tout au plus empreint de nostalgie."
(Festival dans les Vosges Saônoises, du 19 juillet au 4 août 2013).

Chœur Al Fin Voce

- "Cette cantate de Bach, parmi ses toutes premières, évoque encore l'héritage de la vieille Allemagne des Buxtehude, Schütz et Hammerschmidt, qu'il aimait à reconnaitre parmi ses maîtres.
Y résonne cette force tranquille et pourtant passionnée, cette flamme pieuse qu’élève la rigueur d’une musique simple et âpre, aux profondes attaches luthériennes.
La cantate BWV 106 «Actus Tragicus» est une profonde méditation sur la mort qui met en abyme nos peurs et nos doutes à travers un effectif instrumental réduit à deux flûtes à bec, deux violes de gambe et un continuo, ce qui renforce l’intimité et la méditation de versets tirés de l’Ancien Testament.
Les voix se rejoignent en chœurs et ariosos avec une intensité brûlante et humble. La prestation des solistes, émouvante, incarne avec chaleur les craintes humaines, pleines de désir et d’espoir envers l’au-delà."


La partition de l'Actus tragicus (Mont. JEA/DR).

BVW 106, 3b, arioso et choral :
Der Tod ist mein Schlaf geworden.
La mort est devenue mon sommeil.


Christophe Chazot

- "Parce qu'il ne comporte ni récitatif ni aria et parce qu'il ne concède rien au piétisme, l'Actus tragicus occupe une place un peu à part dans les cantates de Bach. Par sa forme, cette pièce se rattache à la grande tradition vocale luthérienne qui relie Schütz à Buxtehude, tradition très attentive à rendre la parole expressive. L'Actus tragicus est conçu comme une succession relativement compacte de chœurs et de soli proches des petits concerts spirituels et des symphonies sacrées chers à la liturgie réformée allemande."
(2003).

Richard Letawe

- "Cette cantate utilise un instrumentarium très particulier (deux flûtes à bec, deux violes et le continuo), la tradition la destine au service funèbre d’un oncle par alliance de Bach. Sa structure est très inhabituelle, et elle ne comporte pas d’aria pour soliste distinct, les parties solistes se mêlant au chœur au sein d’un même numéro. La cantate commence par une Sinfonia dont la solennité est adoucie par les flûtes puis par un chœur commençant avec la simplicité d’une chorale enfantine mais qui se développe très vite en une fugue virtuose. Le troisième morceau est un long arioso en trois temps qui débute par une prière du ténor (lento), interrompue par un vigoureux commandement de la basse (vivace), rejointe ensuite par les autres solistes (andante). L’aria suivante repose sur le même principe d’opposition entre la prière du croyant et la réponse de Dieu : l’alto recommande son âme au Seigneur, qui par l’intermédiaire de la basse promet paix et joie au Paradis, puis le chœur chante la consolation qu’apporte cette parole divine. Après ces pages tourmentées et difficiles, le chœur final est un accomplissement joyeux, et célèbre la gloire du Seigneur en une fugue festive et vigoureuse."
(ResMusica, 2005).



Version : Collegium Vocale de Gent et Musica Antiqua d'Amsterdam sous la direction de Gustav Leonhardt.

Christoph Wolf


- "Sur le modèle de la "Christliche Betschule" de Johann Olearius (1668), le texte se compose de versets bibliques et de strophes de chorale. A une sonatine introductive succèdent deux parties composées de bout en bout, débouchant chacune sur un arrangement de choral. 

D'abord une partie en quatre sections : 2a, Actes des apôtres 17, 28; 2b, Psaume 90, 2; 2c, Isaïe 38, 1; 2d, Siracide 14, 17 et Apocalypse 22, 20 cette section s'achevant par la mélodie du choral "Ich hab mein Sach Gott heimgesteldt", interprétée sans paroles (par les deux violes de gambe). 
Puis une partie à deux sections : 3a, Psaume 31, 6; 3b, Luc 23, 43, la voix d'alto chantant à la fin le choral "Mit Fried und Freud ich fahr dahin" (M. Luther, 1524). 
Vient en conclusion un choeur (n 4) composé sur la strophe "Gloria patri" issue du choral "In dich hab ich gehoffet Herr" (E. Reusner, 1553)."
(Présentation du CC72201).

.


lundi 5 août 2013

P. 254. La nuit du 4 au 5 août 1952 : moins de 200m séparent la famille Dominici de la famille Drummond qui en perd la vie...


.


"P. V. de constatation à la suite de l'assassinat de la famille DRUMMOND à LURS (B. A.).
L'an mil neuf cent cinquante deux, le cinq Août
".
(Original du Procès Verbal de 11 pages, Doc. JEA/DR).

Le Figaro Magazine

- "L’affaire Dominici porte en germe, quelle que soit l’opinion que l’on porte sur la culpabilité ou l’innocence de Gaston, tous les maux dont aujourd’hui la Justice se plaint : médiatisation, politisation, ambition, approximation".
(11 novembre 1993).

Gordon Young

- "Un crime maladroitement commis, une enquête maladroitement menée, un procès maladroitement conduit, un accusé maladroitement jugé."
(Envoyé spécial du Daily Mail). (1).

Jean Laborde résume l'affaire


- "Chacun [Dominici-Drummond
] cru voir en l’autre un ennemi, une menace, un danger. Ce fut le drame, mélange de peur, de colère, d’ivresse peut-être." (2)

Dates


Basses-Alpes (futures Alpes de Haute Provence). Le soir du 4 août 1952, la famille Drummond, roule dans son Hillman sur la N 96. La voiture, immatriculée en Angleterre, vient de Digne. Les Drummond décident de dormir à la belle étoile sur le territoire de Lurs. Ils sont trois : Jack, 61 ans, Anne, 47 ans et leur fille Elizabeth, 10 ans.
Le 5 à l'aube, leurs cadavres sont retrouvés sur les lieux, soit à près de 165 mètres d’une ferme dite de la Grand-Terre. Jack et Anne Drummond sont tombés sous les balles d'une carabine US W1 Rock-Ola. Leur fille eut le crâne fracassé par la crosse de la même arme. Un éclat du bois de cette crosse fut retrouvé sous la tête de la victime. Les enquêteurs découvrirent ensuite que ce calibre 30, jeté dans un trou de la Durance toute proche, appartient aux Dominici.
Assises de Digne. Le 17 novembre 1954 débute le procès de Gaston Dominici, 77 ans, patriarche de la Grand-Terre.
Le 28 novembre, la Cour reconnaît coupable des trois meurtres Gaston Dominici qui ne bénéficie d’aucune circonstance atténuante. Sa condamnation à mort est prononcée.
En juillet 1957, le Président Cotty commue la peine en détention perpétuelle.
Le 13 juillet 1960, « le plus vieux prisonnier de France », obtient, signée par de Gaulle, une remise de peine signifiant la liberté.
Le 4 avril 1965, mort de Gaston Dominici.

Synthèse par La Libre Belgique


- "Assez rapidement, plusieurs membres de la famille Dominici apparaîtront suspects au commissaire Sébeille, chargé de l'enquête : le père Gaston et ses fils, Gustave et Clovis. Après moult péripéties, Gaston passe aux aveux, puis les rétracte, et ce à plusieurs reprises. Il est inculpé. L'affaire fait grand bruit, non seulement en France mais aussi outre-Manche. L'enquête est suivie par une nuée de journalistes, dont certains dorment en travers de la porte du commissaire pour éviter qu'il ne les sème.
Quant au procès qui s'ouvre en novembre 54, des écrivains tels que Jean Giono et Armand Salacrou en feront la relation. A l'âge de 77 ans, «le patriarche» est condamné à mort, au terme de plusieurs jours d'audience émaillés de multiples incidents."
(2006).

Gaston Dominici sous le regard et la plume de Jean Giono


- "Assassinat mis à part, tout le monde est d'accord pour reconnaître que Gaston D... est un grand caractère. Peut-être mufle, goujat et cruel, mais incontestablement courageux, fier et entier. Une hypocrisie très fine. Renaissance italienne. La Cour, les hommes habillés de rouge, les gendarmes et les soldats ne l'impressionnent guère ou, s'ils l'impressionnent, il ne le montre pas. On a vu qu'il répond du tac au tac au Président sans insolence, avec bon sens. Même à ses risques et périls, il tient tête, et malgré tout ce que disent les enquêtes psychologiques, il tient tête sans colère. Il est rusé mais il n'est pas habile. A maintes reprises, il s'est montré laid. Je le crois capable de générosité à condition que cette générosité soit un spectacle." (3)


Détective, "Le premier hebdomadaire des faits-divers", publie un semblant d' "étude" des instincts, de l'affect et de la cérébralité de Gaston Dominici (Doc. JEA/DR).

A quatre reprises, Dominici avoua le triple meurtre, par exemple dans cette déposition


- "L'homme [Jack Drummond] est venu sur moi. Il a essayé de m'enlever l'arme. Nous nous sommes débattus un instant. Nous nous trouvions à ce moment-là à l'arrière de la voiture. L'homme tenait l'arme par le canon. Je ne sais comment à un moment un coup est parti sans que j'aie volontairement appuyé sur la gâchette. J'insiste sur ce point : ce premier coup a été accidentel. La balle a traversé la main de mon adversaire qui a cependant essayé de m'attraper à la gorge. Comme je me rendais compte qu'il allait prendre le dessus (je sentais, en effet, qu'il était plus fort que moi), j'ai tiré un second coup à bout portant. Il a fui en passant derrière la voiture. Je l'ai poursuivi et alors qu'il traversait la route, j'ai tiré une troisième fois. Lorsqu'il est arrivé de l'autre côté de la chaussée, il est tombé pour tout du bon.
La femme s'est mise à crier. Me retournant vers elle, j'ai tiré dans sa direction. Je ne me souviens pas si, sur elle, j'ai tiré une fois ou deux fois.
À ce moment, la petite est sortie de la voiture par la porte arrière. Elle a un peu crié, mais guère. Elle est partie en courant en direction du pont de chemin de fer, en coupant droit entre le mûrier et les buissons. Je l'ai poursuivie. J'ai tiré une première fois. Le coup a raté. Une seconde fois, j'ai manqué mon but. Puis je me suis aperçu que je n'avais plus de balle dans le chargeur. Je n'ai pu d'ailleurs m'expliquer cette circonstance, car je croyais le chargeur plein. Certainement, j'avais dû perdre des cartouches en route."
(13 novembre 1953, 11 h 15).

Pour expliquer les crimes, Dominici affirma donc s'être rendu près de la voiture stationnée à proximité de sa ferme. Pour voir. Dans l’une de ses versions, la plus crue (je ne la publie pas in extenso sur ce blog par respect envers la victime), il aurait effectivement vu une femme, laquelle lui fit des avances… Pour aboutir à des rapports sexuels !!! Mais voilà le mari qui les surprend. Scène de violence. Coups de feu. Jack Drummond abattu, restent deux témoins à faire taire à jamais... Autant de victimes que Dominici appela ensuite : "les crevés".
Giono a choisi l'adjectif d’"immonde" pour qualifier la défense de Dominici pour justifier le triple meurtre.

Frédéric Pottecher

- "Jamais on n’avait vu une enquête judiciaire durer si longtemps : plus de quinze mois. Beaucoup de gens disaient, dès l’ouverture du procès, que le vieux Gaston ne serait pas condamné à mort… On leur répondait que le dossier accablait ce beau vieillard à tête d’honnête homme. N’avait-il pas avoué à ses deux fils que c’était lui qui « avait fait péter les Anglais » ? Bien sûr, il avait ensuite contesté ces aveux, soutenant que ses fils étaient des contrebandiers, des voleurs (…).
Il était presque impossible de douter de culpabilité des Dominici, mais ce vieillard faisait douter de tout à cause de sa bonne figure, de ses mots, de ses variations, de ses rétractations qu’on eût dites parfois géniales !... On plaignait ceux qui devaient élucider le mystère Dominici." (4)


Les lieux du triple crime. En bas, à gauche : le corps du père; sous les arbres derrière l'Hillman : le cadavre de la mère; leur fille s'est enfuie par le pont à l'extrême droite : elle sera tuée à coups de crosse (Doc. JEA/DR).

La première audience décrite par Jean-Marc Théolleyre


- "Les journalistes anglais n’en reviennent pas : « C’est vraiment toujours la même chose dans les procès, en France ? », demandait l’un d’eux, la mine complètement ahurie, à la sortie de l’audience hier soir mercredi [19 novembre 1954]. Cette stupéfaction n’avait qu’une seul motif : la façon dont le président Bousquet venait de conduire l’interrogatoire sur les faits de Gaston Dominici. Il faut bien le dire, cet interrogatoire n’avait été qu’un long monologue du magistrat, mais en forme de réquisitoire. On a eu l’impression que pendant trois heures et demie M. Bousquet cherchait le « knock-out », voulait arriver à tout prix à confondre son accusé, à lui faire lâcher un mot compromettant et irrémédiable, qu’il aurait saisi comme une balle au bond. Mais rien n’est venu : le vieux fermier a maintenu ses dénégations. Il a répété vingt fois cette même phrase à laquelle il s’accroche : « Ce n’est pas vrai : mais je vous dis ce que je sais et ce que j’ai vu. » (5)

Ecoeurement d’Armand Salacrou

- "Si j'avais su, je ne serais jamais venu à Digne ! Tout ce que l'on peut voir, entendre, tout ce que l'on peut supposer pour expliquer ce crime sans mobile et pour donner un sens à ces silences qui, deux ans plus tard, se déchirent avec la violence d'un règlement de comptes, toutes ces choses ne sortent jamais de l'horrible." (6)

L’affaire en général et le procès en particulier, servent d’enceinte au centre de laquelle se déchire cruellement toute une famille. Lourds silences, secrets et mensonges empêchent la justice de faire un peu lumière sur le cercle fermé des Dominici. Car, si Gaston Dominici a traîné le boulet de ses anciens aveux ensuite rétractés, il fut accusé par propre son fils, Gustave, lequel fluctua jusqu’à l’ignominie dans les mises en cause de son père.

Jean-Marc Théolleyre et Gustave Dominici


- "Le procès Dominici – et non le procès de Gaston Dominici – a atteint mercredi 25 novembre l’un de ses sommets. Pendant trois heures une atmosphère étouffante s’est abattue sur le prétoire. Pendant trois heures on a vu le spectacle d’un homme – Gustave Dominici - soutenant avec une passivité animale les pires absurdités. Ni le président qui menait contre lui un interrogatoire tambour battant ni les sursauts d’indignation de la salle à chacune de ses réponses ne sont parvenus à l’ébranler.
Gustave Dominici, qui avait accusé son père, qui avait été convaincu cent fois de mensonges, qui les avait reconnus, est revenu sur tout cela. Impavide, borné, ridicule et même odieux – à moins qu’il ne soit inconscient – cet homme est resté à la barre pour soutenir l’impossible (…).
Ce qui est plus grave c’est que le procès tout entier est construit sur la déposition d’un homme de cette nature." (7)

Face à la Cour, Gustave revient sur ses accusations visant son propre père et comme pour se dédouaner, il met en cause son frère Clovis.

Gustave Dominici


- "Il [Clovis] m’avait dit : « Tu le sais que c’est papa qui a tué les Anglais. » Moi, j’avais répondu : « Non », car papa n’est pas capable de faire cela. C’est là que j’ai compris que Clovis voulait me faire entendre que mon père était un assassin. Mais quand ils ont voulu me le faire avouer à la police, je n’ai pas voulu le croire car je le sais innocent !"
(Audience du 25 novembre 1954).

Du patriarche Gaston Dominici, certains s’évertuèrent – sans preuves ni témoignages convaincants - à élargir le cercle des présumés coupables à ses fils Gustave en y ajoutant son petit-fils, Roger Perrin…
Peu de partisans accordaient une innocence totale au patriarche mais du moins ne devait-il pas tomber seul.

L’Aurore veut plusieurs coupables (sans les nommer)

- "Ce procès devient terrifiant. Il va tout droit vers l'erreur judiciaire. Laquelle ? Celle-ci : il n'y aura qu'un seul condamné et il y a pourtant plusieurs coupables. La Cour n'y peut rien puisqu'elle n'a à connaître que d'un inculpé. C'est tout ce qu'une enquête de deux ans a pu lui mettre sous la dent.
Que Dominici soit l'auteur principal, il n'y a pas de doutes là-dessus, mais il n'en est pas le seul auteur : il y a au moins un co-auteur et un nombre indéterminé de complices. Complicité du silence et du mensonge."
(8e audience).

Me Emile Pollak, avocat de Gaston Dominici


- "Nous avons la certitude que tous les hommes et femmes du clan Dominici ont menti. C'est à la Grand-Terre que se trouve la vérité. Alors allez-vous vous contenter de cette victime expiatoire ? Alors qu'il y a d'autres présumés coupables comme Roger Perrin [petit-fils de l’accusé] ou Gustave Dominici. Vous allez répandre le sang de ce juste ? Pas de lâcheté ! Ne comptez que sur vous-même ! Il n'y a pas de disposition légale qui puisse sauver un vieillard de l'échafaud. Prenez garde aux erreurs judiciaires ! Dans ce dossier il n'y a pas de preuves matérielles, vous avez deux fils qui veulent assassiner leur père ! Messieurs les jurés, vous ne serez pas leurs complices !"


La famille Drummond et Gaston Dominici que son avocat qualifie de "juste" (Mont. JEA/DR).

Conclusion de Jean Laborde


- "Le commissaire et le juge se sont comportés comme des toreros qui savent amener le taureau dans l'étoffe rouge mais ne parviennent pas à le faire passer, ce qui est le but du combat. Gaston, Gustave, les autres sont restés empêtrés dans la muleta de la justice, ils l'ont secouée et déchirée, finissant cependant par mourir. Mais aucune distribution d'oreilles n'a suivi : ainsi sont sanctionnés les maestros qui ont liquidé leur taureau sans convaincre le public. 

La justice est parvenue à la vérité par de mauvais chemins. Seule compte à la guerre la dernière bataille : il est parfois difficile d'oublier celles qui ont été perdues entre-temps. Soit par honnêteté, soit parce qu'ils se sont égarés à travers les incroyables mensonges de la famille, Edmond Sébeille [le commissaire] et Roger Périès [le juge d’instruction] ont laissé dans ce dossier d'immenses trous par lesquels s'est engouffré le vent. Malgré tout, ils sont probablement parvenus à la vérité. Convaincus d'avoir raison, ils imaginaient que leur propre conviction était transmissible. Elle le fut en ce qui concerne les jurés. Elle ne le fut pas pour l'opinion qui doute encore. L'étude sans passion d'un dossier aux proportions démentielles montre que la vertu n'a pas forcément ce pouvoir percutant que lui prêtent les optimistes. Elle est la leçon d'une terrifiante et baroque histoire." (8)

Autour du triple crime de Lurs, fleurirent de fausses pistes tendant toutes à disculper Gaston Dominici.
En voici deux : celle de prétendus résistants (communistes contre d'autres) réglant la nuit du 4 au 5 août 1952 leurs comptes avec quelque retard sur la fin de la guerre. Ou encore celle d’espions russes et d’agents de l’ouest venus dans les Basses-Alpes pour une sombre histoire de services secrets impliquant Sir Drummond.

A l’exception d’Orson Welles (9), cinéma et télévision tinrent à décrocher les palmes de la confusion entre réalité et fiction à propos de cette tragédie. Un film et un téléfilm se distinguèrent par une totale absence d’objectivité sous le prétexte d’une « reconstitution fidèle » !!!
Jean Gabin dans L'Affaire Dominici de Claude Bernard-Aubert (1973) puis Michel Serrault dans L’Affaire Dominici (10) de Pierre Boutron (2003) mirent leur talent évident au service d’un patriarche dont l’innocence relevait du dogme. Le brave homme en sortait les mains blanches. Allez chercher ailleurs le ou les vrais coupables. Depuis lors, on attend toujours en vain.

Les Drummond, trois victimes trop souvent oubliées, ont bien involontairement approché la Grand-Terre. Un microcosme régi par des lois particulières, à commencer par celle du silence. Une famille Dominici dont les haines recuites ont été plus fortes que la recherche de la vérité. Ce coin des Alpes de Haute-Provence, avec la Durance pour rafraîchir une nuit étoilée, devint le décors d’un drame total. Il n’y eut pas rencontre entre des paysans et trois touristes innocents mais confrontation certes pas préméditée mais mortelle.


Sur le premier PV : les identités des trois victimes. Document signé par le Commissaire Sébeille (Doc. JEA/DR).

NOTES


(1) Gordon Young, Valley of Silence, Robert Hale Limited, London, 1955, 193 p.

(2) Jean Laborde, Un matin d’été à Lurs, Robert Laffont, Coll. Ce jour-là, 1972, 447 p.

(3) Jean Giono, Notes sur l'affaire Dominici suivi de Essai sur le caractère des personnages, Gallimard, Coll. folio, 2008, 114 p., p. 68.
Lire la P. 129 de feu « Mot(s)aïques » : Dominici sous la plume de Giono.

(4) Frédéric Pottecher, A voix haute, JClattès, 1977, 392 p., pp. 289-290.

(5) Jean-Marc Théolleyre, Gaston Dominici : le juge et le paysan in Le Monde, Les grands procès, 1944-2010, Ed. les arènes – Europe 1, 2009, 567 p., p. 119.

(6) Armand Salacrou, L’Express, Impressions d’audiences.

(7) Jean-Marc Théolleyre, op. cit., pp. 128 et 129.

(8) Jean Laborde, op. cit., p. 440.

(9) En 1955, Orson Welles entreprend de réaliser un film de 26 minutes sur l’affaire Dominici et ce, pour le lancement de la toute nouvelle chaîne de télévision britannique : ITV.
Ce document : "La Tragédie de Lurs", n’a jamais été achevé.

(10) Les correcteurs du Monde :
- "La télé repasse ce soir le téléfilm sur l'"affaire Dominici" qu'elle avait sorti en 2003, avec Michel Serrault dans le rôle titre. Sa malhonnêteté consiste à présenter comme une reconstitution historique fidèle une œuvre qui mêle histoire et fiction, à l'appui d'une des nombreuses hypothèses (et pas la plus sérieuse) qui ont été émises à l'occasion de cette affaire criminelle."
(Blog Sauce Piquante, Le Monde, 15 août 2007).