MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz

jeudi 11 juillet 2013

P. 247. Portrait de Pétain dans les Carnets de Roger Stéphane


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Regard de Roger Stéphane en couverture de :
Chaque homme est lié au monde, Carnets, Août 1939 - Août 1944
Grasset, Les cahiers rouges, 2004, 466 p.


Roger Worms devenu Roger Stéphane

- "Roger Stéphane (1919-1994) a été une figure de premier plan de la vie littéraire et journalistique française. Né Roger Worms, d'une riche famille de la bourgeoisie juive parisienne, ce jeune homme frivole, passionné de littérature, homosexuel proclamé, fait très tôt la connaissance de plusieurs grands écrivains qui auront une influence déterminante sur lui, comme André Gide, Roger Martin du Gard et André Malraux, qui le font s'orienter vers la " réflexion engagée ". Entré en résistance au cours de l'été 41, Roger Stéphane est emprisonné deux fois et s'évade deux fois. Le 19 août 1944, alerté par Jean Cocteau, il va libérer l'Hôtel de Ville et, transformé en capitaine de vingt-cinq ans, prend un repos bien mérité au Ritz. En 1950, Roger Stéphane est un des co-fondateurs de L'Observateur, l'ancêtre de l'actuel Nouvel Observateur. Cela ne lui fait pas oublier ses activités d'écrivain, puisqu'il publie un de ses livres essentiels, Portrait de l'aventurier. Il s'engage en faveur de la décolonisation, conseille ses amis Mendès France et Bourguiba. En 1958, il se rallie au général de Gaulle qu'il fréquente jusqu'en 1970 et, à travers la célèbre série des " Portraits-Souvenirs ", devient un des pionniers de la télévision culturelle. A la fin de sa vie, endetté, seul, la plupart de ses amis étant morts, Roger Stéphane organise son suicide en vrai stoïcien."
Olivier Philiponnat - Patrice Lienhardt
Roger Stéphane, Biographie,
Grasset, 2004, 650 p.
4e de couverture.

Adieux de Roger Stéphane

- "J'écrivais tout à l'heure que rien n'est plus ridicule qu'un suicide sans essai ajourné. Je me trompais : un suicide manqué est encore plus ridicule. Mais je prends toutes les précautions : absorption de deux flacons de Digitaline, plus un révolver, si besoin. Je vous embrasse tous."
(Lettre à ses amis).

Michèle Cotta

- "Roger Stéphane, mon ami, s’est donné la mort à son domicile, dans la nuit de samedi à dimanche, après avoir bu une bouteille de champagne et confié son chien à Daniel Rondeau. Il était malade, encore que l’on n’ait jamais su de quelle gravité était son mal.
Il n’y a rien à dire sur cette mort, pas plus que sur d’autres. Sauf que celui-ci vivra, comme ceux-là vivent encore en moi. Tant que quelqu’un sur cette terre se souviendra d’eux, ils ne seront pas tout à fait morts."
Michèle Cotta (1)
Cahiers secrets de la Ve République, tome III, 1986-1997,
Fayard, 2009, 966 p., pp 645-646.

Pierre Assouline

- "Voilà un homme pour lequel il faudrait créer un mot. C'est dire à quel point il ne se laisse pas enfermer. Il a écrit une douzaine de livres et des milliers d'articles, fondé L'Observateur, produit et tourné des films de télévision, libéré l'Hôtel de Ville en août 44 avec son pistolet, loué de Gaulle, écouté Malraux, fréquenté Gide et Cocteau, clamé sa pédérastie, tenu table ouverte pour ses amis et bougé sans cesse. Pour autant, ceux qui ont eu le privilège de l'approcher ne songeraient pas à le définir comme un écrivain, un journaliste, un producteur, un grognard du gaullisme, un malrucien béat, un militant de la cause gay. Trop réducteur, trop incomplet. Car Roger Stéphane (1919-1994), qui était tout cela à la fois, n'était rien de cela séparément, exclusivement et totalement."
(la république des livres, 30 novembre 2004).

Roger Stéphane,
Fin d'une jeunesse, Carnets 1944-1947,
La Table Ronde, 2004, 298p.

4e de couverture :

- "Le 19 août 1944, à Paris, le «commandant» Roger Stéphane, jeune journaliste, juif, résistant, homosexuel, fou de littérature, se fait un nom lors de la prise de l'Hôtel de Ville. Soixante ans plus tard et dix ans après son suicide, voici enfin la version intégrale, non expurgée, de son journal où il chronique, de l'été 1944 au printemps 1947, la fin de l'Occupation, l'ouverture des camps, les convulsions de l'épuration, la montée du communisme. Et où il se révèle un observateur sans égal de l'après-guerre.
Car c'est d'abord en écrivain que ce spectateur engagé hante les cabinets ministériels, assiste au procès Pétain, croise Guitry à Drancy, rejoint Malraux sur le front d'Alsace, rencontre Violet Trefusis, Arthur Koestler, Cyril Connoly à Londres, arpente Saint-Germain-des-Prés en compagnie de Cocteau, Jouhandeau, Genet, Aragon, Vailland, Sartre, Mauriac. Choses vues, portraits, ou entretiens, Roger Stéphane s'impose ici par le style comme le mémorialiste exemplaire de toute une époque paradoxale, de toute une génération singulière.
Un témoignage pour l'histoire, une leçon de littérature, un livre culte."

12 juillet 1945
Roger Stéphane interroge le cdt Loustaunau-Lacau :
Pétain en prend pour son grade de... maréchal

Roger Stéphane

- "Je précise au commandant Loustaunau-Lacau (2) que je viens plus spécialement l'interroger sur ses relations avec le maréchal Pétain (3), aux côtés duquel il a travaillé de 1934 à 1938 :
..........- Puis-je vous demander ce que vous en pensez ?
..........- C'est un lâche. Il manque totalement de courage. En revanche, il a une grande habilité à se servir des hommes sans que l'on se serve de lui. Son système vital : ne jamais s'user en laissant s'user les autres. Un seul homme a fini par l'avoir : Laval (4).
.........- Se connaissaient-ils avant la guerre ?
.........- Oui, mais de là à penser qu'ils étaient d'accord, il y a une grand pas qu'il ne faut pas franchir. Ils cherchaient chacun à s'utiliser mutuellement (...). Laval, qui était le plus jeune, a fini par prendre le dessus.
........ - Croyez-vous à des relations entre le Maréchal et la Cagoule ?
.........- Je ne crois pas à une conjuration proprement dite. La seule chose qui me paraisse indéniable; c'est l'influence de Maurras (5) dans l'armée. La plupart des officiers voyaient dans le maurrasisme la seule doctrine capable de s'opposer au communisme (...).
.........- Etait-il ambitieux ?
.........- Vous savez, il était complètement gâteux. Il changeait d'avis toutes les heures, selon ses interlocuteurs (...). A partir de 40, il a rapidement été un jouet dans les mains de Laval.
.........- Est-ce une défense que vous esquissez ?
.........- Ah non ! Rien n'atténue sa responsabilité qui, pour moi, est essentiellement militaire. Elle date du moment où il était le chef d'état-major général : le Bon Dieu s'était trompé de maréchal. Pétain a fait une armée d'école et, par la suite, a accepté, comme tout le monde d'ailleurs, l'organisation d'une armée sans puissance qui coûtait des trésors (...).
.........- Etait-il intelligent ?
.........- Pas très. Mais équilibré. Il retombe magnifiquement sur ses pieds. Seul Laval l'a possédé. En ce qui me concerne, je l'ai toujours vu voler au secours de la victoire. Ceci l'explique encore : cette satisfaction d'un vieillard de voir qu'on est forcé de venir à lui.
.........- Une dernière question : si vous étiez juré, lors de son procès ?
.........- Le fait qu'il a livré des patriotes à l'ennemi suffit à justifier une condamnation à mort."
(6).


Pétain, juin 1941 (Doc. JEA/DR).

NOTES :

(1) Un aperçu des Cahiers en quatre volumes de Michèle Cotta est proposé P. 142 : "Chirac, Le Pen, Sarkozy et les élections présidentielles de 2002".

(2) Georges Loustaunau-Lacau (1894-1955). Militaire de carrière et activiste très à droite : proche de Doriot, du colonel de La Roque et de Charles Maurras. Dans les années 30, directeur de cabinet du maréchal Pétain dont il va tenter ensuite de favoriser l'accès au pouvoir (avec notamment le comité secret de "La Cagoule"). L'occupation va le voir s'écarter du maréchal et participer à la création du mouvement clandestin "L'Alliance", opposé à de Gaulle mais oeuvrant pour les Anglais. Arrêté par Vichy pour être finalement livré aux Allemands. Rescapé de Mauthausen.

(3) Lire P. 62 : le procès de Pétain, août 1945.

(4) Lire P. 192 : le procès Laval, octobre 1945.

(5) Charles Maurras (1868-1952). Vomissant la révolution de 1789, la démocratie et le régime républicain, il prit la tête de l'"Action française". Maurras rassembla dans ce mouvement d'extrême droite les partisans d'un pouvoir fort. Le régime de Vichy et sa "révolution nationale" matérialisaient une étape vers un retour à la royauté. Dès ses premiers écrits et jusqu'à son dernier souffle, cet activiste se montra d'un antisémitisme total. En 1945, il fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité mais bénéficia d'une grâce médicale en 1952. De la libération jusqu'à sa mort, l'Académie française veilla jalousement à ce que le fauteuil de Maurras reste à son nom malgré une condamnation à l'indignité nationale.

(6) Pages 107 et 108 des Carnets de Roger Stéphane.

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14 commentaires:

  1. Réponses
    1. outre ses deux Carnets, Roger Stéphane publia aussi en 1989 :
      - "Tout est bien", Quai Voltaire Ed., 456 p.

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  2. on apprend chez vous tant de choses, merci;

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    1. Aragon :
      - "Le temps d'apprendre (...) il est déjà trop tard..."

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  3. Oui, chaque billet est un cours d'histoire !

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    1. Jean Vautrin :
      - "Ecouter ces drôles de voix tremblées de ceux qui racontent l'incompréhension... Qui n'a jamais envisagé de mettre les matériaux de l'écrit au service d'une histoire de grandes limites et de grand bruit, à la densité indiscutable, à la lumière irregardable ?"

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  4. Ecrire, c'est transmettre, disait Primo Levi (j'arrive de chez la bacchante).
    "Chaque homme est lié au monde", "Toutes choses ont leur raison", "Tout est bien" : de beaux titres. "Fin d'une jeunesse", soit, mais il y a quelque chose de jeune en vous, en lui, en nous, qui se lit ici.

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    1. c'est assez extraordinaire, votre commentaire porte comme un début d'anthologie de messages venus de Londres :
      - "J'arrive de chez la bacchante" ; je répète...
      - "Chaque homme est lié au monde" ;
      - "Toutes choses ont leur raison" ;
      - "Tout est bien" ;
      - "Fin d'une jeunesse" ;
      - "Il y a quelque chose de jeune en nous"...
      Merci, chère Tania.

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  5. Je ne connais pas ce livre, je n'ai lu que le "autour de Montaigne" de Roger Stéphane mais je vais voir si celui ci est à la bibliothèque
    j'ignorais qu'il était un des fondateurs de l'observateur ! merci de nous éclairer sur cette figure du journalisme

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    1. Autre livre qui, en son temps, dut retenir l'attention de bibliothécaires (notamment les "malrauistes") :
      - Roger Stéphane,
      André Malraux, entretien et précisions,
      Gallimard NRF, 1984, 170 p.

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  6. Heureuse de vous voir reprendre votre rôle d epasseur au service de l'Histoire vraie et que sans vous on ne connaîtrait pas.
    merci.

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    1. Bernard Guetta :
      - "L’histoire prend toujours son temps et même celui de retours en arrière..."

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  7. Eh bien je reprends à mon compte, le commentaire de Maïté/Aliénor ( vous permettez cet emprunt, Maïé ?).
    Surtout ne rien oublier, jamais, nous le devons à celles-eux qui ont fait l'Histoire avant nous et aussi, surtout, à celles-eux qui nous survivront.
    Merci JEA.

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    1. J-C Tardif :
      - "Etre le greffier du temps...
      lorsque se mélangent l'homme et la lumière..."

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