MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz

jeudi 14 février 2013

P. 224. Le 14 février 1895, Dreyfus : "On ne vit pas sans honneur".


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Deux autres pages de ce blog évoquent l'affaire Dreyfus
- P. 108 : "Le 13 janvier 1898, Zola accuse". Cliquer : ICI.
et
- "J'Accuse", in extenso. Cliquer : ICI.

Alfred et Lucie Dreyfus
"Ecris-moi souvent, écris-moi longuement...", Correspondance de l'île du Diable (1894-1899),

Avant-propos de Michelle Perrot, Edition établie par Vincent Duclert,
Mille et Une Nuits, 2005, 570 p.
(Couverture : composition graphique de Laurence Bériot).

4e de couverture

- "Le samedi 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, officier d'artillerie, est arrêté dans les bureaux du ministère de la Guerre à Paris, sous l'accusation de crime de haute trahison. Dreyfus clame son innocence, ne comprend pas le crime dont on l'accuse. Sa mise au secret lui interdit de rencontrer sa femme. Il n'est autorisé à lui écrire que le 4 décembre 1894. Commence alors avec Lucie une correspondance exceptionnelle, moyen d'une résistance à l'écrasement, principe de survie à l'enfermement, lien ultime et décisif avec l'être aimé et la civilisation. Pendant près de cinq ans, jusqu'à son retour en France le 1er juillet 1899, avant et pendant sa déportation sur l'île du Diable, ils échangent de très nombreuses lettres, malgré les obstacles qu'y met l'administration pénitentiaire. Jamais leurs lettres n'avaient été assemblées de manière à reconstruire leur correspondance croisée. Elles donnent à lire une tragédie humaine, une histoire d'amour profonde et superbe et un combat pour la justice et la vérité. Les lettres de Lucie Dreyfus, pour une grande part inédites, révèlent le rôle méconnu qu'elle tint dans l'Affaire et auprès de son époux."

Florence Rochefort

- "On doit à Vincent Duclert, éminent spécialiste de l’affaire Dreyfus et biographe d’Alfred Dreyfus, cette première édition minutieuse de la correspondance croisée des époux Dreyfus pendant la captivité du capitaine entre 1894 et 1899, à Paris, à l’île de Ré puis à l’île du Diable en Guyane, et enfin à Rennes. L’ouvrage est introduit par Michelle Perrot et par Vincent Duclert qui fournit aussi pour chaque période de très précises introductions sur le déroulement de l’Affaire et les conditions épouvantables de détention d’Alfred, notamment en Guyane où, à une justice militaire d’exception, répondait un traitement exceptionnellement dur. Sa postface est consacrée plus particulièrement à Lucie et c’est une des originalités du livre. Des annexes (chronologie des faits et des commémorations, bibliographie, sources) complètent l’appareil critique. Les présentations donnent déjà, à elles seules, un intérêt historique indéniable à l’ouvrage et nous permettent de saisir tout l’intérêt de l’échange épistolaire. La lecture émouvante des lettres, souvent répétitives – et pour cause – nous immerge dans la profonde et longue souffrance des principaux protagonistes de l’Affaire. Elle nous permet aussi de saisir les ressorts de leur capacité de résistance."
(« Alfred et Lucie DREYFUS, "Écris-moi souvent, écris-moi longuement… », CLIO. Histoire, femmes et sociétés, 30 | 2009, mis en ligne le 01 février 2010, URL : http://clio.revues.org/9520).

Vincent Duclert

- "L’affaire Dreyfus, qui est avec la Révolution de 1789, l’événement historique français le plus connu au monde, demeure cependant peu étudiée. Dreyfus n’a jamais accepté son statut de victime. Il a protesté comme citoyen, comme Français, comme soldat, avant d’obtenir justice. La parution de « Correspondance croisée » contribuera, je l’espère, à une meilleure connaissance de l’Affaire."
(Le Figaro Littéraire, 13 octobre 2005).

Guitel Ben-Ishay

- "Cette correspondance aura été la bouffée d’oxygène du Capitaine Dreyfus pendant son incarcération, celle qui lui aura permis de tenir bon malgré le fait qu’il vivait totalement isolé sans même une indication relative à l’avancée de son affaire.
Elle montre le patriotisme à toute épreuve d’un homme que l’on a humilié en raison de ses origines, elle montre la volonté de se battre pacifiquement contre les machinations politiques et ainsi la victoire des consciences libres sur les esprits totalitaires."
(LPHinfo, 29 octobre 2012).


Ecriture d'Alfred Dreyfus : "Chère Lucie" (Graph. JEA/DR).

Le 22 décembre 1894, Alfred Dreyfus est reconnu coupable de trahison envers la France et condamné à la peine maximum : dégradation et détention à perpétuité dans une enceinte fortifiée.
Le 5 janvier 1895, le capitaine Dreyfus est dégradé dans la grande cour de l'Ecole militaire.
Du 5 au 17 janvier, il est incarcéré à la prison de la Santé.
Le 17 au soir, Alfred Dreyfus est transféré vers l'île de Ré. Au cours du transport, plus exactement en gare de La Rochelle, la foule veut le lyncher.
A partir du 18 janvier, il est détenu au bagne de Saint-Martin en Ré.
Avant la déportation pour les îles du Salut, le 21 février, puis pour l'île du Diable, le 13 avril, Lucie Dreyfus peut se rendre en l'île de Ré pour un parloir avec le bagnard - l'administration pénitentiaire s'étant bien gardée de prévenir ce dernier -. Cet échange de courrier en témoigne.

Lettre d'Alfred Dreyfus à son épouse Lucie
depuis l'île de Ré, le 14 février 1895


- "Ma chère Lucie,
Les quelques moments que j'ai passés avec toi m'ont été bien doux, quoiqu'il ait été impossible de te dire tout ce que j'avais sur le coeur.
Mon temps se passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage, à me demander par quelle fatalité inouïe du sort j'étais séparé de toi (1). Plus tard, quand on racontera mon histoire, elle paraître invraisemblable.
Mais ce qu'il faut bien nous dire, c'est qu'il faut la réhabilitation, il faut que mon nom brille de nouveau de tout l'éclat qu'il n'aurait jamais dû perdre.
J'aimerais mieux voir nos enfants morts que de penser que le nom qu'ils portent est déshonoré (2).
C'est pour nous tous une question vitale, on ne vit pas sans honneur. Je ne saurais assez le répéter.
J'aurai bientôt un nouveau pas à franchir dans mon étape douloureuse.
Je ne crains pas le fatigues physiques, mais pourvu, mon Dieu, qu'on m'épargne les tortures morales ! Je suis las de sentir mon nom méprisé, moi si fier, si orgueilleux précisément de mon nom sans tache, moi qui ai le droit de regarder tout le monde en face ! Je ne vis que dans cet espoir, c'est de voir bientôt mon nom lavé de cette horrible souillure.
Tu m'as de nouveau rendu courage. Ta noble abnégation, ton héroïque dévouement me rendent de nouvelles forces pour supporter mon horrible martyr (...).

Alfred"


Ecriture ascendante de Lucie Dreyfus-Hadamard : "Mon bien cher Alfred" (Graph. JEA/DR).

Réponse de Lucie Dreyfus,
le "16 février 1895, samedi matin"


- "Mon pauvre Fred chéri,
Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressentie nous deux en nous revoyant; toi surtout, mon pauvre et bienaimé mari, tu as dû être extrêmement ébranlé, n'étant pas prévenu de mon arrivée, tu as eu une surprise trop violente. Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient par trop pénibles. Lorsqu'on est séparé aussi cruellement depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu'à distance, c'est atroce... Comme j'aurais voulu te presser sur mon coeur, te serrer les mains, pouvoir ainsi te réchauffer un peu, pauvre solitaire !
Ah ! quel déchirement j'ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m'éloignant de toi ! C'était pour moi une telle joie de te voir, de te parler malgré toute la sévérité à laquelle nous étions soumis [...].
As-tu refait provision de courage ? Je t'en supplie, aies-en, supporte ton martyr vaillamment, tu n'as rien à te reprocher; tu as toujours fait ton devoir d'honnête homme, de brave soldat, tu as le droit d'être fier de ta vie. Mets-toi au-dessus de l'opinion des autres. Que t'importe le mépris. Tu sais qu'il ne s'adresse pas à toi.
Je t'ai dit que nous avions la conviction d'une réhabilitation prochaine, et tu sais que mes paroles ne sont pas dites en l'air.
Adieu, mon mari adoré, je t'embrasse de toutes mes forces.

Lucie"

Alfred Dreyfus à Lucie : "Mon temps passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage..." (Graph. JEA/DR).

La suite est connue :


Le 13 janvier 1898, L'Aurore publie le «J'Accuse !» de Zola.
Le 27 septembre 1898, le garde des Sceaux demande la révision du jugement de 1894.
Le 8 août 1899, ouverture à Rennes du second procès de Dreyfus. Il est condamné à dix ans de prison.
Le 19 septembre 1899, le président de la République Loubet gracie Alfred Dreyfus.
Le 12 juillet 1906, Dreyfus est enfin réhabilité.

Le 31 janvier 1994 : le Service historique de l'armée de terre publie une note sur l'affaire Dreyfus.
- "L'innocence du capitaine Dreyfus est la thèse généralement admise par les historiens..."
Certes, les militaires de la fin du XXe siècle ne sont pas ceux qui complotèrent contre Dreyfus à la fin du XIXe. Mais il reste des liens si pas des héritages...

NOTES

(1) Alfred Dreyfus et Lucie Hadamard se sont mariés à Paris le 18 avril 1890 (Synagogue de la rue de la Victoire).

(2) Le couple a deux enfants :
Pierre Léon (1891-1946),
Jeanne (1893-1981).

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