MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz
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lundi 9 septembre 2013

P. 264. La dignité de Mme Taubira face à une tv dans la spirale du populisme...


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Ce jeudi 5 septembre 2013, rentrée de l'émission "Des paroles et des actes" avec la Garde des Sceaux.

Présentation par FR2 :

- "Christiane Taubira, ministre de la Justice, est l'invitée de David Pujadas. Elle vient exposer et discuter les grandes lignes de la réforme pénale qu'elle souhaite mettre en place. Face à elle, les journalistes de la rédaction de France 2 reviennent [sur ?] le parcours au Gouvernement de la ministre."

Pour un étranger comme moi, un bref rappel n'est point superflu. Cette réforme pénale française pourrait se résumer en quelques grands axes :
- individualisation de la peine, en supprimant les peines plancher mises en place sous Nicolas Sarkozy ;
- instauration d’une libération sous contrôle pour éviter les « sorties sèches » (sans préparation : aides à la famille, recherches d’un logement, d’un emploi, sans accompagnement, sans suivi, sans contrôle…) ;
- mise en place d’une « contrainte pénale », soit une peine sans incarcération, mais une peine élaborée pour éviter que de « petits délinquants » ne décrochent encore plus derrière les barreaux de prisons surpeuplées et criminogènes.

On pouvait craindre une émission certes politique mais trop technique. En réalité, les dérapages furent tout autres.

Le Figaro :

- "Un show. La garde des Sceaux est pour la première fois l'invitée, jeudi soir, de l'émission politique de France 2 Des paroles et des actes. Une apparition médiatique inhabituelle pour l'icône du mariage pour tous."
(5 septembre 2013).

En deux courtes phrases, trois mots : "show", "apparition" et "icône" traduisaient l'état d'esprit avant l'émission ! Pour des journalistes présentant celle-ci, pas question de politique au sens noble du terme mais de "show", un spectacle dévalorisant encore mieux le sujet s'il pouvait sombrer dans le "realityshow". FR2 deviendrait Lourdes avec l'annonce spectaculaire de "l'apparition" de Mme Taubira. Celle-ci se trouvait réduite à l'état d'"icône", une image (sacrée) peinte sur du bois (avec un langage en adéquation). Et pour quel motif ? "Le mariage pour tous". Parce que la ministre de la Justice laissera, que cela plaise ou non, son nom dans l'histoire ! Pour avoir, en France terre des libertés (en retard dans ce cas précis), fait voter démocratiquement l'égalité entre les hétérosexuels et les homosexuels souhaitant le mariage...

Venons-en à l'émission. Dès les premiers mots, il se confirma que cette édition "Des paroles et des actes" manquerait de rigueur, de distance, de profondeur.

David Pujadas :

- "Elle [Mme Taubira] est devenue une figure passionnelle de la vie politique. Quand on l'aime, c'est souvent de l'idôlatrie. Quand on ne l'aime pas, c'est parfois de la détestation."
(Introduction à l'émission).

Voilà ! Pujadas prévient charitablement. Nous ne serons pas dans le registre des réflexions, des analyses, des échanges, des idées voire des idéaux. Pas de droit, ni de politique, ni de sociologie, ni de philosophie, ni même de poésie. Place au "passionnel" avec son plus pur manichéisme : "aimer" ou "détester" l'invitée, une "idôle" (cette fausse divinité).

Ce parti pris durera jusqu'en fin d'émission.

Franz-Olivier Giesbert à Mme Taubira :

- "Vous êtes une bête de télé mais il y a quelque chose de nouveau chez vous, c’est un peu de langue de bois..."
(Conclusion personnelle).

Pour Giesbert qui ne manque pas de vocabulaire, un seul mot résume cette femme originaire des anciennes "colonies", une personnalité pour le moins originale, une élue du peuple, à la tête d'un ministère clef. Madame Taubira est "une bête" !!! L'émission sert de décors à des jeux du cirque avec gladiateurs et animaux. Pujadas préside l'ouverture du show et Giesbert lève ou baisse le pouce en empereur des média.

Tout ce qui précède relève des dérives, des populismes dans lesquels se distinguent des journalistes-vampires, lesquels cherchent la célébrité à travers celle de leurs invités. L'obsession des audiences audiovisuelles, la facilité des coups médiatiques passent avant toute déontologie. Un service public est parasité pour mieux attirer vers le bas ce public...

Rien de bien nouveau sinon que l'émission "Des paroles et des actes" a franchi un pas supplémentaire : enfermer la Ministre dans une impasse. Pour ce faire, les responsables n'ont pas évoqué son projet de réforme. Ils instrumentalisèrent un seul cas particulier ne relevant aucunement de ce projet. Par le biais anonyme de la mère d'une victime. Avec une telle charge émotionnelle que l'atmosphère en devint irrespirable. En sachant que face à ce cas exceptionnel, la Ministre ne pourrait répondre. Faute de remettre en cause une chose jugée, d'évoquer un dossier judiciaire en public et qui plus est, en méconnaissance de ce dossier, bref faute de métamorphoser un plateau de tv en tribunal populiste. Comme pour se justifier, David Pujadas affirma faire oeuvre de "pédagogie" ? Il avait trouvé la rime avec démagogie.


Mme Taubira (Capt. d'écran).

Cette émission est promise aux écoles de journalisme. Et pas seulement. Elle soulève de vraies questions sur le fond et sur la forme.
Je suis navré du peu d'échos et d'interrogations qui s'en suivirent dans la presse française au premier rang de laquelle Le Monde et Libération brillèrent par leur silence de plomb (quand ces lignes sont écrites).

Voici néanmoins quelques extraits de presse :

Flore Thomasset : "la justice ne se prononce pas sur les plateaux de tv"

- "L’intervention de la mère de la victime de Colombes, violemment agressée par un condamné en semi-liberté, jette un froid sur le plateau. La ministre refuse de réagir : « Face aux victimes, je fais silence. La justice ne se prononce pas sur les plateaux de télévision. »
Rappelée à plusieurs reprises aux critiques de laxisme formulées à son encontre par la droite mais aussi une partie de la gauche, Christiane Taubira défend « le suivi intense et personnalisé » qu’instituera la contrainte pénale et rappelle la construction à venir de 6 500 nouvelles places de prison : « La prison est une institution républicaine qui assure une mission régalienne. Les juges apprécieront la peine la plus adaptée, la plus efficace. »
(La Croix, 6 septembre 2013).

Rémi Noyon : "Pujadas demande de comptes"

- "Pujadas demande du « concret ». Justement, la mère d’une jeune femme victime d’un multirécidiviste prend la parole. En ombre chinoise, pour préserver son anonymat, elle décrit le parcours du bourreau qui a défiguré sa fille. En semi-liberté, il est passé à travers les mailles du contrôle pour « poursuivre ses petits trafics ».
Elle parvient à articuler :
« Pour des barbares comme celui-là, nos lois ne correspondent pas. »
En faisant des pauses entre chaque mot pour bien marquer la lourdeur du témoignage, Pujadas demande des comptes à Christiane Taubira. Pas folle, celle-ci préfère esquiver :
« J’ai une règle : face aux victimes, je fais silence. »
(Rue89, « DPDA » : « Rendez-nous Taubira, la teigne pleine de fantaisie »,6 septembre 2013).

Adrien Francius : "la dictature de l'émotion"


- "Du dernier numéro de l'émission présentée par David Pujadas, « Des paroles et des actes », diffusée hier sur France 2, on ne retiendra que les nombreuses embûches semées sur le chemin de l'invité de la soirée, la Garde des Sceaux, Christiane Taubira. Et la charge fut violente, inhabituelle, notamment lorsque le témoignage - anonyme - d'une mère de victime, qui apparaît le visage masqué, en ombre chinoise, est passé à l'antenne. « Ce personnage (l’agresseur de sa fille) est irrécupérable » ; « Il viole tout en jurant sur le Coran, puis il rentre à la prison (il jouissait d’une permission de sortie) avec du sang sur ses vêtements, sur ses chaussures... C'est un barbare ! » fustige la mère.
Que répondre ? « Face aux victimes, je fais silence ! » déclare la ministre, qui répète sobrement, à plusieurs reprises, qu'elle « s'incline », tout en refusant de commenter sur le plateau d'une télévision une décision de justice. Le respect étant ainsi donné en réponse à la dictature de l'émotion qui semble avoir gagné France 2. Faute déontologique que de vouloir instrumentaliser la douleur pour faire de l'audience, faute d'appréciation de la direction, qui s'ajoutent aux nombreuses questions-pièges cette fois plus classiques. « On me rend comptable de tout, et je l'accepte » confie Christiane Taubira, soumise à un long interrogatoire."
(Marianne, Christiane Taubira tient bon, 6 septembre 2013).

Julien Amhrein : Taubira - Sarkozy

- "La rigueur que s'impose Christiane Taubira l'a empêchée de répondre au témoignage émouvant de la mère de Priscilla. Les paroles de consolation prononcées étaient dignes et sans doute sincères, mais certains jugeront que ce n'est pas assez par rapport à un ancien chef de l'État qui aurait pris cette pauvre dame en empathie, vitupérant contre ces juges irresponsables et annonçant un durcissement des sanctions. Démago mais sans doute plus populaire..."
(Le nouvel Observateur, Le Plus, "Des Paroles et des actes" sur France 2 : la prestation de Taubira, un vrai moment de télé, 6 septembre 2013).


La Garde des Sceaux - la mère d'une victime, témoin anonyme (Capt. d'écran).

Bruno Beschizza, ancien policier, Monsieur Sécurité de l'UMP

- "Une victime mais cela n’intéresse pas Mme Taubira, elle ne soucie que des voyous !"
(Réaction sur Twitter pendant l'émission)

Thierry de Cabarrus : "une question de dignité"

- "Abordant enfin la réforme de la procédure pénale, David Pujadas a opposé à la ministre un argument... de chair et de sang, un témoin bouleversé de chagrin et de haine : la mère d'une jeune fille violée et tabassée par un délinquant sous contrôle judiciaire dans une affaire de conduite en état d'ivresse.
On se serait cru revenu sous l'ancien quinquennat, quand le président Sarkozy, endossant à chaque fait divers sordide, sa tenue d'ancien ministre de l'Intérieur, saisissait l'occasion pour faire une loi nouvelle, souvent contradictoire avec la précédente et totalement démagogique.
Sauf que Christiane Taubira n'est pas Nicolas Sarkozy et que David Pujadas en a été pour ses frais : la garde des Sceaux a eu raison de refuser, même et surtout peut-être en présence de ce témoin bouleversé qui attendait d'elle une impossible réponse à sa peine, de juger le juge d'application des peines que le journaliste lui présentait grossièrement pour qu'elle dénonce ses éventuelles fautes et qu'elle lui coupe la tête.
Sauf que Christiane Taubira n'est pas tombé dans le piège de la facilité qui consistait à multiplier les preuves de son indignation à l'égard d'une justice qui peut aussi se tromper et les signes de sa compassion impuissante envers cette femme brisée impossible à consoler.
Il me semble que c'était une question de dignité, à la fois pour les familles des victimes et pour ceux qui rendent la justice, que de ne pas vouloir plaider ou requérir ainsi sur le vif, à la télévision, dans un dossier dont elle ne connaissait aucun élément sérieux."
(Le nouvel Observateur, Le Plus, "DPDA" : comment Christiane Taubira a évité les pièges de David Pujadas sur France 2, 6 septembre 2013).

Daniel Schneidermann : "passe ici le fantôme du sarkozysme médiatique"

- "La ministre face à la victime : Pujadas tient sa séquence, celle qui scotche, celle qui restera. Sur le visage impassible en gros plan, le moindre tremblement est un signe, un aveu, un discours : compassion, empathie, indifférence, insensibilité ? Rien ne va plus : roule roule la roulette de la condamnation ou de l’acquittement de la ministre. Quels mots va-t-elle trouver ? Les connaît-elle déjà, ou va-t-elle improviser ?
Elle choisit le silence. Non, elle ne donnera pas à Pujadas ce qu’il attend, ce qu’attend tout le dispositif. Elle n’aura pas un mot de commentaire sur le cas particulier de Priscilla.
Bravo ! Passe ici le fantôme sinistre du sarkozysme médiatique, des lois-faits-divers sorties du chapeau sous le coup de l’émotion. On l’approuve d’autant plus que le cas évoqué n’a aucun lien avec la fameuse « contrainte judiciaire », qui n’est pas censée s’appliquer aux récidivistes. Elle ne tombera pas dans le piège. « Mais tout de même, il était en semi-liberté pour travailler dans une supérette, et cette supérette était fermée en août » insiste Pujadas. Non. Pas un mot."
(Arrêt sur image, 6 septempre 2013).

Bruno-Roger Petit : "cette séquence... est une faute grave"


- "De ce "Paroles et des actes", l'histoire de la télévision retiendra un passage, un seul. Ce moment où David Pujadas a sorti de sa pochette-surprise le témoignage de la mère d'une victime. Un témoignage anonyme, émanant d'une ombre, exprimant tout à la fois douleur et haine, rage et désespoir.
Le moment fut pénible.
(…)
Il ne fait aucun doute qu'en organisant cette séquence, ce qu'il faut bien appeler un piège tendu à Christiane Taubira, les organisateurs ont jugé que l'aspect émotionnel fort, inévitable et inéluctable, allait accoucher d'un moment de télévision d'une intensité incomparable.
Plus terrible encore, peut être, il est même vraisemblable qu'ils aient cru faire œuvre d'humanité en offrant cette tribune à une personne en grande souffrance et immense colère.
(…)
Oui, Christiane Taubira ne pouvait que se montrer impuissante face à ce cas extrême, dont la charge émotionnelle balayait toute volonté de rationalité. C'est là, et nulle part ailleurs, que réside le piège dans son caractère le plus odieux : Christiane Taubira ne pouvait pas s'en sortir. Elle ne pouvait offrir que son écoute attentive et son silence respectueux. Ce qu'elle a fait...
Cette séquence est plus qu'une erreur, c'est une faute grave.
De quoi parlait-on dans ce "DPDA" ? De la Justice, de ce qu'elle incarne, de ce qu'elle vise. De droit pénal, de sanction, d'échelle des peines... En politique, c'est la matière qui ne souffre ni passion, ni émotion, celle où s'impose la raison et la réflexion. C'est ce que l'on apprend en 1ère année de droit, quand on débute dans le droit pénal : que la justice est rendue au nom de la société, à raison du tort que le crime ou le délit lui ont causé, et que c'est pour cette raison qu'elle relève de la puissance publique, qui doit agir alors de la manière la plus rationnelle et la plus apaisée qui soit.
Jusqu'à ce "DPDA" d'anthologie, de mémoire de téléspectateur, jamais un ministre de la Justice n'avait été ainsi piégé par un témoignage anonyme, destiné à le mettre en difficulté, par le jeu de l'émotion et de la passion. Jamais.
(…)
Quelle idée se font-ils de nous, les responsables de l'information de France 2, pour croire que nous ne sommes que des bêtes de télévision, ne réagissant que par stimuli émotionnels destinés à alimenter nos pires pulsions dès qu'il s'agit de Justice ? Pensent-ils que la ménagère de moins de cinquante ans est une descendante des tricoteuses de la Terreur ?
Voilà pourquoi, tout téléspectateur, soucieux d'assister à un débat serein et équilibré sur les problèmes de justice, ne pouvait que se sentir honteux et piteux devant sa télévision, se voyant aussi mal considéré par ceux qui ont pour vocation de l'informer, donc de l'éclairer.
(…)
Ainsi va la télévision en 2013... Un petit monde qui ne donne plus à réfléchir mais à rugir... Un petit monde qui n'offre plus à penser mais à hérisser...
(Le nouvel Observateur, Le Plus, "DPDA" : Taubira piégée par un témoignage anonyme, l'indignité de Pujadas et France 2, 6 septembre 2013).



La séquence litigieuse débute à 57 minutes 45 secondes.



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lundi 5 août 2013

P. 254. La nuit du 4 au 5 août 1952 : moins de 200m séparent la famille Dominici de la famille Drummond qui en perd la vie...


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"P. V. de constatation à la suite de l'assassinat de la famille DRUMMOND à LURS (B. A.).
L'an mil neuf cent cinquante deux, le cinq Août
".
(Original du Procès Verbal de 11 pages, Doc. JEA/DR).

Le Figaro Magazine

- "L’affaire Dominici porte en germe, quelle que soit l’opinion que l’on porte sur la culpabilité ou l’innocence de Gaston, tous les maux dont aujourd’hui la Justice se plaint : médiatisation, politisation, ambition, approximation".
(11 novembre 1993).

Gordon Young

- "Un crime maladroitement commis, une enquête maladroitement menée, un procès maladroitement conduit, un accusé maladroitement jugé."
(Envoyé spécial du Daily Mail). (1).

Jean Laborde résume l'affaire


- "Chacun [Dominici-Drummond
] cru voir en l’autre un ennemi, une menace, un danger. Ce fut le drame, mélange de peur, de colère, d’ivresse peut-être." (2)

Dates


Basses-Alpes (futures Alpes de Haute Provence). Le soir du 4 août 1952, la famille Drummond, roule dans son Hillman sur la N 96. La voiture, immatriculée en Angleterre, vient de Digne. Les Drummond décident de dormir à la belle étoile sur le territoire de Lurs. Ils sont trois : Jack, 61 ans, Anne, 47 ans et leur fille Elizabeth, 10 ans.
Le 5 à l'aube, leurs cadavres sont retrouvés sur les lieux, soit à près de 165 mètres d’une ferme dite de la Grand-Terre. Jack et Anne Drummond sont tombés sous les balles d'une carabine US W1 Rock-Ola. Leur fille eut le crâne fracassé par la crosse de la même arme. Un éclat du bois de cette crosse fut retrouvé sous la tête de la victime. Les enquêteurs découvrirent ensuite que ce calibre 30, jeté dans un trou de la Durance toute proche, appartient aux Dominici.
Assises de Digne. Le 17 novembre 1954 débute le procès de Gaston Dominici, 77 ans, patriarche de la Grand-Terre.
Le 28 novembre, la Cour reconnaît coupable des trois meurtres Gaston Dominici qui ne bénéficie d’aucune circonstance atténuante. Sa condamnation à mort est prononcée.
En juillet 1957, le Président Cotty commue la peine en détention perpétuelle.
Le 13 juillet 1960, « le plus vieux prisonnier de France », obtient, signée par de Gaulle, une remise de peine signifiant la liberté.
Le 4 avril 1965, mort de Gaston Dominici.

Synthèse par La Libre Belgique


- "Assez rapidement, plusieurs membres de la famille Dominici apparaîtront suspects au commissaire Sébeille, chargé de l'enquête : le père Gaston et ses fils, Gustave et Clovis. Après moult péripéties, Gaston passe aux aveux, puis les rétracte, et ce à plusieurs reprises. Il est inculpé. L'affaire fait grand bruit, non seulement en France mais aussi outre-Manche. L'enquête est suivie par une nuée de journalistes, dont certains dorment en travers de la porte du commissaire pour éviter qu'il ne les sème.
Quant au procès qui s'ouvre en novembre 54, des écrivains tels que Jean Giono et Armand Salacrou en feront la relation. A l'âge de 77 ans, «le patriarche» est condamné à mort, au terme de plusieurs jours d'audience émaillés de multiples incidents."
(2006).

Gaston Dominici sous le regard et la plume de Jean Giono


- "Assassinat mis à part, tout le monde est d'accord pour reconnaître que Gaston D... est un grand caractère. Peut-être mufle, goujat et cruel, mais incontestablement courageux, fier et entier. Une hypocrisie très fine. Renaissance italienne. La Cour, les hommes habillés de rouge, les gendarmes et les soldats ne l'impressionnent guère ou, s'ils l'impressionnent, il ne le montre pas. On a vu qu'il répond du tac au tac au Président sans insolence, avec bon sens. Même à ses risques et périls, il tient tête, et malgré tout ce que disent les enquêtes psychologiques, il tient tête sans colère. Il est rusé mais il n'est pas habile. A maintes reprises, il s'est montré laid. Je le crois capable de générosité à condition que cette générosité soit un spectacle." (3)


Détective, "Le premier hebdomadaire des faits-divers", publie un semblant d' "étude" des instincts, de l'affect et de la cérébralité de Gaston Dominici (Doc. JEA/DR).

A quatre reprises, Dominici avoua le triple meurtre, par exemple dans cette déposition


- "L'homme [Jack Drummond] est venu sur moi. Il a essayé de m'enlever l'arme. Nous nous sommes débattus un instant. Nous nous trouvions à ce moment-là à l'arrière de la voiture. L'homme tenait l'arme par le canon. Je ne sais comment à un moment un coup est parti sans que j'aie volontairement appuyé sur la gâchette. J'insiste sur ce point : ce premier coup a été accidentel. La balle a traversé la main de mon adversaire qui a cependant essayé de m'attraper à la gorge. Comme je me rendais compte qu'il allait prendre le dessus (je sentais, en effet, qu'il était plus fort que moi), j'ai tiré un second coup à bout portant. Il a fui en passant derrière la voiture. Je l'ai poursuivi et alors qu'il traversait la route, j'ai tiré une troisième fois. Lorsqu'il est arrivé de l'autre côté de la chaussée, il est tombé pour tout du bon.
La femme s'est mise à crier. Me retournant vers elle, j'ai tiré dans sa direction. Je ne me souviens pas si, sur elle, j'ai tiré une fois ou deux fois.
À ce moment, la petite est sortie de la voiture par la porte arrière. Elle a un peu crié, mais guère. Elle est partie en courant en direction du pont de chemin de fer, en coupant droit entre le mûrier et les buissons. Je l'ai poursuivie. J'ai tiré une première fois. Le coup a raté. Une seconde fois, j'ai manqué mon but. Puis je me suis aperçu que je n'avais plus de balle dans le chargeur. Je n'ai pu d'ailleurs m'expliquer cette circonstance, car je croyais le chargeur plein. Certainement, j'avais dû perdre des cartouches en route."
(13 novembre 1953, 11 h 15).

Pour expliquer les crimes, Dominici affirma donc s'être rendu près de la voiture stationnée à proximité de sa ferme. Pour voir. Dans l’une de ses versions, la plus crue (je ne la publie pas in extenso sur ce blog par respect envers la victime), il aurait effectivement vu une femme, laquelle lui fit des avances… Pour aboutir à des rapports sexuels !!! Mais voilà le mari qui les surprend. Scène de violence. Coups de feu. Jack Drummond abattu, restent deux témoins à faire taire à jamais... Autant de victimes que Dominici appela ensuite : "les crevés".
Giono a choisi l'adjectif d’"immonde" pour qualifier la défense de Dominici pour justifier le triple meurtre.

Frédéric Pottecher

- "Jamais on n’avait vu une enquête judiciaire durer si longtemps : plus de quinze mois. Beaucoup de gens disaient, dès l’ouverture du procès, que le vieux Gaston ne serait pas condamné à mort… On leur répondait que le dossier accablait ce beau vieillard à tête d’honnête homme. N’avait-il pas avoué à ses deux fils que c’était lui qui « avait fait péter les Anglais » ? Bien sûr, il avait ensuite contesté ces aveux, soutenant que ses fils étaient des contrebandiers, des voleurs (…).
Il était presque impossible de douter de culpabilité des Dominici, mais ce vieillard faisait douter de tout à cause de sa bonne figure, de ses mots, de ses variations, de ses rétractations qu’on eût dites parfois géniales !... On plaignait ceux qui devaient élucider le mystère Dominici." (4)


Les lieux du triple crime. En bas, à gauche : le corps du père; sous les arbres derrière l'Hillman : le cadavre de la mère; leur fille s'est enfuie par le pont à l'extrême droite : elle sera tuée à coups de crosse (Doc. JEA/DR).

La première audience décrite par Jean-Marc Théolleyre


- "Les journalistes anglais n’en reviennent pas : « C’est vraiment toujours la même chose dans les procès, en France ? », demandait l’un d’eux, la mine complètement ahurie, à la sortie de l’audience hier soir mercredi [19 novembre 1954]. Cette stupéfaction n’avait qu’une seul motif : la façon dont le président Bousquet venait de conduire l’interrogatoire sur les faits de Gaston Dominici. Il faut bien le dire, cet interrogatoire n’avait été qu’un long monologue du magistrat, mais en forme de réquisitoire. On a eu l’impression que pendant trois heures et demie M. Bousquet cherchait le « knock-out », voulait arriver à tout prix à confondre son accusé, à lui faire lâcher un mot compromettant et irrémédiable, qu’il aurait saisi comme une balle au bond. Mais rien n’est venu : le vieux fermier a maintenu ses dénégations. Il a répété vingt fois cette même phrase à laquelle il s’accroche : « Ce n’est pas vrai : mais je vous dis ce que je sais et ce que j’ai vu. » (5)

Ecoeurement d’Armand Salacrou

- "Si j'avais su, je ne serais jamais venu à Digne ! Tout ce que l'on peut voir, entendre, tout ce que l'on peut supposer pour expliquer ce crime sans mobile et pour donner un sens à ces silences qui, deux ans plus tard, se déchirent avec la violence d'un règlement de comptes, toutes ces choses ne sortent jamais de l'horrible." (6)

L’affaire en général et le procès en particulier, servent d’enceinte au centre de laquelle se déchire cruellement toute une famille. Lourds silences, secrets et mensonges empêchent la justice de faire un peu lumière sur le cercle fermé des Dominici. Car, si Gaston Dominici a traîné le boulet de ses anciens aveux ensuite rétractés, il fut accusé par propre son fils, Gustave, lequel fluctua jusqu’à l’ignominie dans les mises en cause de son père.

Jean-Marc Théolleyre et Gustave Dominici


- "Le procès Dominici – et non le procès de Gaston Dominici – a atteint mercredi 25 novembre l’un de ses sommets. Pendant trois heures une atmosphère étouffante s’est abattue sur le prétoire. Pendant trois heures on a vu le spectacle d’un homme – Gustave Dominici - soutenant avec une passivité animale les pires absurdités. Ni le président qui menait contre lui un interrogatoire tambour battant ni les sursauts d’indignation de la salle à chacune de ses réponses ne sont parvenus à l’ébranler.
Gustave Dominici, qui avait accusé son père, qui avait été convaincu cent fois de mensonges, qui les avait reconnus, est revenu sur tout cela. Impavide, borné, ridicule et même odieux – à moins qu’il ne soit inconscient – cet homme est resté à la barre pour soutenir l’impossible (…).
Ce qui est plus grave c’est que le procès tout entier est construit sur la déposition d’un homme de cette nature." (7)

Face à la Cour, Gustave revient sur ses accusations visant son propre père et comme pour se dédouaner, il met en cause son frère Clovis.

Gustave Dominici


- "Il [Clovis] m’avait dit : « Tu le sais que c’est papa qui a tué les Anglais. » Moi, j’avais répondu : « Non », car papa n’est pas capable de faire cela. C’est là que j’ai compris que Clovis voulait me faire entendre que mon père était un assassin. Mais quand ils ont voulu me le faire avouer à la police, je n’ai pas voulu le croire car je le sais innocent !"
(Audience du 25 novembre 1954).

Du patriarche Gaston Dominici, certains s’évertuèrent – sans preuves ni témoignages convaincants - à élargir le cercle des présumés coupables à ses fils Gustave en y ajoutant son petit-fils, Roger Perrin…
Peu de partisans accordaient une innocence totale au patriarche mais du moins ne devait-il pas tomber seul.

L’Aurore veut plusieurs coupables (sans les nommer)

- "Ce procès devient terrifiant. Il va tout droit vers l'erreur judiciaire. Laquelle ? Celle-ci : il n'y aura qu'un seul condamné et il y a pourtant plusieurs coupables. La Cour n'y peut rien puisqu'elle n'a à connaître que d'un inculpé. C'est tout ce qu'une enquête de deux ans a pu lui mettre sous la dent.
Que Dominici soit l'auteur principal, il n'y a pas de doutes là-dessus, mais il n'en est pas le seul auteur : il y a au moins un co-auteur et un nombre indéterminé de complices. Complicité du silence et du mensonge."
(8e audience).

Me Emile Pollak, avocat de Gaston Dominici


- "Nous avons la certitude que tous les hommes et femmes du clan Dominici ont menti. C'est à la Grand-Terre que se trouve la vérité. Alors allez-vous vous contenter de cette victime expiatoire ? Alors qu'il y a d'autres présumés coupables comme Roger Perrin [petit-fils de l’accusé] ou Gustave Dominici. Vous allez répandre le sang de ce juste ? Pas de lâcheté ! Ne comptez que sur vous-même ! Il n'y a pas de disposition légale qui puisse sauver un vieillard de l'échafaud. Prenez garde aux erreurs judiciaires ! Dans ce dossier il n'y a pas de preuves matérielles, vous avez deux fils qui veulent assassiner leur père ! Messieurs les jurés, vous ne serez pas leurs complices !"


La famille Drummond et Gaston Dominici que son avocat qualifie de "juste" (Mont. JEA/DR).

Conclusion de Jean Laborde


- "Le commissaire et le juge se sont comportés comme des toreros qui savent amener le taureau dans l'étoffe rouge mais ne parviennent pas à le faire passer, ce qui est le but du combat. Gaston, Gustave, les autres sont restés empêtrés dans la muleta de la justice, ils l'ont secouée et déchirée, finissant cependant par mourir. Mais aucune distribution d'oreilles n'a suivi : ainsi sont sanctionnés les maestros qui ont liquidé leur taureau sans convaincre le public. 

La justice est parvenue à la vérité par de mauvais chemins. Seule compte à la guerre la dernière bataille : il est parfois difficile d'oublier celles qui ont été perdues entre-temps. Soit par honnêteté, soit parce qu'ils se sont égarés à travers les incroyables mensonges de la famille, Edmond Sébeille [le commissaire] et Roger Périès [le juge d’instruction] ont laissé dans ce dossier d'immenses trous par lesquels s'est engouffré le vent. Malgré tout, ils sont probablement parvenus à la vérité. Convaincus d'avoir raison, ils imaginaient que leur propre conviction était transmissible. Elle le fut en ce qui concerne les jurés. Elle ne le fut pas pour l'opinion qui doute encore. L'étude sans passion d'un dossier aux proportions démentielles montre que la vertu n'a pas forcément ce pouvoir percutant que lui prêtent les optimistes. Elle est la leçon d'une terrifiante et baroque histoire." (8)

Autour du triple crime de Lurs, fleurirent de fausses pistes tendant toutes à disculper Gaston Dominici.
En voici deux : celle de prétendus résistants (communistes contre d'autres) réglant la nuit du 4 au 5 août 1952 leurs comptes avec quelque retard sur la fin de la guerre. Ou encore celle d’espions russes et d’agents de l’ouest venus dans les Basses-Alpes pour une sombre histoire de services secrets impliquant Sir Drummond.

A l’exception d’Orson Welles (9), cinéma et télévision tinrent à décrocher les palmes de la confusion entre réalité et fiction à propos de cette tragédie. Un film et un téléfilm se distinguèrent par une totale absence d’objectivité sous le prétexte d’une « reconstitution fidèle » !!!
Jean Gabin dans L'Affaire Dominici de Claude Bernard-Aubert (1973) puis Michel Serrault dans L’Affaire Dominici (10) de Pierre Boutron (2003) mirent leur talent évident au service d’un patriarche dont l’innocence relevait du dogme. Le brave homme en sortait les mains blanches. Allez chercher ailleurs le ou les vrais coupables. Depuis lors, on attend toujours en vain.

Les Drummond, trois victimes trop souvent oubliées, ont bien involontairement approché la Grand-Terre. Un microcosme régi par des lois particulières, à commencer par celle du silence. Une famille Dominici dont les haines recuites ont été plus fortes que la recherche de la vérité. Ce coin des Alpes de Haute-Provence, avec la Durance pour rafraîchir une nuit étoilée, devint le décors d’un drame total. Il n’y eut pas rencontre entre des paysans et trois touristes innocents mais confrontation certes pas préméditée mais mortelle.


Sur le premier PV : les identités des trois victimes. Document signé par le Commissaire Sébeille (Doc. JEA/DR).

NOTES


(1) Gordon Young, Valley of Silence, Robert Hale Limited, London, 1955, 193 p.

(2) Jean Laborde, Un matin d’été à Lurs, Robert Laffont, Coll. Ce jour-là, 1972, 447 p.

(3) Jean Giono, Notes sur l'affaire Dominici suivi de Essai sur le caractère des personnages, Gallimard, Coll. folio, 2008, 114 p., p. 68.
Lire la P. 129 de feu « Mot(s)aïques » : Dominici sous la plume de Giono.

(4) Frédéric Pottecher, A voix haute, JClattès, 1977, 392 p., pp. 289-290.

(5) Jean-Marc Théolleyre, Gaston Dominici : le juge et le paysan in Le Monde, Les grands procès, 1944-2010, Ed. les arènes – Europe 1, 2009, 567 p., p. 119.

(6) Armand Salacrou, L’Express, Impressions d’audiences.

(7) Jean-Marc Théolleyre, op. cit., pp. 128 et 129.

(8) Jean Laborde, op. cit., p. 440.

(9) En 1955, Orson Welles entreprend de réaliser un film de 26 minutes sur l’affaire Dominici et ce, pour le lancement de la toute nouvelle chaîne de télévision britannique : ITV.
Ce document : "La Tragédie de Lurs", n’a jamais été achevé.

(10) Les correcteurs du Monde :
- "La télé repasse ce soir le téléfilm sur l'"affaire Dominici" qu'elle avait sorti en 2003, avec Michel Serrault dans le rôle titre. Sa malhonnêteté consiste à présenter comme une reconstitution historique fidèle une œuvre qui mêle histoire et fiction, à l'appui d'une des nombreuses hypothèses (et pas la plus sérieuse) qui ont été émises à l'occasion de cette affaire criminelle."
(Blog Sauce Piquante, Le Monde, 15 août 2007).




jeudi 14 février 2013

P. 224. Le 14 février 1895, Dreyfus : "On ne vit pas sans honneur".


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Deux autres pages de ce blog évoquent l'affaire Dreyfus
- P. 108 : "Le 13 janvier 1898, Zola accuse". Cliquer : ICI.
et
- "J'Accuse", in extenso. Cliquer : ICI.

Alfred et Lucie Dreyfus
"Ecris-moi souvent, écris-moi longuement...", Correspondance de l'île du Diable (1894-1899),

Avant-propos de Michelle Perrot, Edition établie par Vincent Duclert,
Mille et Une Nuits, 2005, 570 p.
(Couverture : composition graphique de Laurence Bériot).

4e de couverture

- "Le samedi 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, officier d'artillerie, est arrêté dans les bureaux du ministère de la Guerre à Paris, sous l'accusation de crime de haute trahison. Dreyfus clame son innocence, ne comprend pas le crime dont on l'accuse. Sa mise au secret lui interdit de rencontrer sa femme. Il n'est autorisé à lui écrire que le 4 décembre 1894. Commence alors avec Lucie une correspondance exceptionnelle, moyen d'une résistance à l'écrasement, principe de survie à l'enfermement, lien ultime et décisif avec l'être aimé et la civilisation. Pendant près de cinq ans, jusqu'à son retour en France le 1er juillet 1899, avant et pendant sa déportation sur l'île du Diable, ils échangent de très nombreuses lettres, malgré les obstacles qu'y met l'administration pénitentiaire. Jamais leurs lettres n'avaient été assemblées de manière à reconstruire leur correspondance croisée. Elles donnent à lire une tragédie humaine, une histoire d'amour profonde et superbe et un combat pour la justice et la vérité. Les lettres de Lucie Dreyfus, pour une grande part inédites, révèlent le rôle méconnu qu'elle tint dans l'Affaire et auprès de son époux."

Florence Rochefort

- "On doit à Vincent Duclert, éminent spécialiste de l’affaire Dreyfus et biographe d’Alfred Dreyfus, cette première édition minutieuse de la correspondance croisée des époux Dreyfus pendant la captivité du capitaine entre 1894 et 1899, à Paris, à l’île de Ré puis à l’île du Diable en Guyane, et enfin à Rennes. L’ouvrage est introduit par Michelle Perrot et par Vincent Duclert qui fournit aussi pour chaque période de très précises introductions sur le déroulement de l’Affaire et les conditions épouvantables de détention d’Alfred, notamment en Guyane où, à une justice militaire d’exception, répondait un traitement exceptionnellement dur. Sa postface est consacrée plus particulièrement à Lucie et c’est une des originalités du livre. Des annexes (chronologie des faits et des commémorations, bibliographie, sources) complètent l’appareil critique. Les présentations donnent déjà, à elles seules, un intérêt historique indéniable à l’ouvrage et nous permettent de saisir tout l’intérêt de l’échange épistolaire. La lecture émouvante des lettres, souvent répétitives – et pour cause – nous immerge dans la profonde et longue souffrance des principaux protagonistes de l’Affaire. Elle nous permet aussi de saisir les ressorts de leur capacité de résistance."
(« Alfred et Lucie DREYFUS, "Écris-moi souvent, écris-moi longuement… », CLIO. Histoire, femmes et sociétés, 30 | 2009, mis en ligne le 01 février 2010, URL : http://clio.revues.org/9520).

Vincent Duclert

- "L’affaire Dreyfus, qui est avec la Révolution de 1789, l’événement historique français le plus connu au monde, demeure cependant peu étudiée. Dreyfus n’a jamais accepté son statut de victime. Il a protesté comme citoyen, comme Français, comme soldat, avant d’obtenir justice. La parution de « Correspondance croisée » contribuera, je l’espère, à une meilleure connaissance de l’Affaire."
(Le Figaro Littéraire, 13 octobre 2005).

Guitel Ben-Ishay

- "Cette correspondance aura été la bouffée d’oxygène du Capitaine Dreyfus pendant son incarcération, celle qui lui aura permis de tenir bon malgré le fait qu’il vivait totalement isolé sans même une indication relative à l’avancée de son affaire.
Elle montre le patriotisme à toute épreuve d’un homme que l’on a humilié en raison de ses origines, elle montre la volonté de se battre pacifiquement contre les machinations politiques et ainsi la victoire des consciences libres sur les esprits totalitaires."
(LPHinfo, 29 octobre 2012).


Ecriture d'Alfred Dreyfus : "Chère Lucie" (Graph. JEA/DR).

Le 22 décembre 1894, Alfred Dreyfus est reconnu coupable de trahison envers la France et condamné à la peine maximum : dégradation et détention à perpétuité dans une enceinte fortifiée.
Le 5 janvier 1895, le capitaine Dreyfus est dégradé dans la grande cour de l'Ecole militaire.
Du 5 au 17 janvier, il est incarcéré à la prison de la Santé.
Le 17 au soir, Alfred Dreyfus est transféré vers l'île de Ré. Au cours du transport, plus exactement en gare de La Rochelle, la foule veut le lyncher.
A partir du 18 janvier, il est détenu au bagne de Saint-Martin en Ré.
Avant la déportation pour les îles du Salut, le 21 février, puis pour l'île du Diable, le 13 avril, Lucie Dreyfus peut se rendre en l'île de Ré pour un parloir avec le bagnard - l'administration pénitentiaire s'étant bien gardée de prévenir ce dernier -. Cet échange de courrier en témoigne.

Lettre d'Alfred Dreyfus à son épouse Lucie
depuis l'île de Ré, le 14 février 1895


- "Ma chère Lucie,
Les quelques moments que j'ai passés avec toi m'ont été bien doux, quoiqu'il ait été impossible de te dire tout ce que j'avais sur le coeur.
Mon temps se passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage, à me demander par quelle fatalité inouïe du sort j'étais séparé de toi (1). Plus tard, quand on racontera mon histoire, elle paraître invraisemblable.
Mais ce qu'il faut bien nous dire, c'est qu'il faut la réhabilitation, il faut que mon nom brille de nouveau de tout l'éclat qu'il n'aurait jamais dû perdre.
J'aimerais mieux voir nos enfants morts que de penser que le nom qu'ils portent est déshonoré (2).
C'est pour nous tous une question vitale, on ne vit pas sans honneur. Je ne saurais assez le répéter.
J'aurai bientôt un nouveau pas à franchir dans mon étape douloureuse.
Je ne crains pas le fatigues physiques, mais pourvu, mon Dieu, qu'on m'épargne les tortures morales ! Je suis las de sentir mon nom méprisé, moi si fier, si orgueilleux précisément de mon nom sans tache, moi qui ai le droit de regarder tout le monde en face ! Je ne vis que dans cet espoir, c'est de voir bientôt mon nom lavé de cette horrible souillure.
Tu m'as de nouveau rendu courage. Ta noble abnégation, ton héroïque dévouement me rendent de nouvelles forces pour supporter mon horrible martyr (...).

Alfred"


Ecriture ascendante de Lucie Dreyfus-Hadamard : "Mon bien cher Alfred" (Graph. JEA/DR).

Réponse de Lucie Dreyfus,
le "16 février 1895, samedi matin"


- "Mon pauvre Fred chéri,
Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressentie nous deux en nous revoyant; toi surtout, mon pauvre et bienaimé mari, tu as dû être extrêmement ébranlé, n'étant pas prévenu de mon arrivée, tu as eu une surprise trop violente. Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient par trop pénibles. Lorsqu'on est séparé aussi cruellement depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu'à distance, c'est atroce... Comme j'aurais voulu te presser sur mon coeur, te serrer les mains, pouvoir ainsi te réchauffer un peu, pauvre solitaire !
Ah ! quel déchirement j'ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m'éloignant de toi ! C'était pour moi une telle joie de te voir, de te parler malgré toute la sévérité à laquelle nous étions soumis [...].
As-tu refait provision de courage ? Je t'en supplie, aies-en, supporte ton martyr vaillamment, tu n'as rien à te reprocher; tu as toujours fait ton devoir d'honnête homme, de brave soldat, tu as le droit d'être fier de ta vie. Mets-toi au-dessus de l'opinion des autres. Que t'importe le mépris. Tu sais qu'il ne s'adresse pas à toi.
Je t'ai dit que nous avions la conviction d'une réhabilitation prochaine, et tu sais que mes paroles ne sont pas dites en l'air.
Adieu, mon mari adoré, je t'embrasse de toutes mes forces.

Lucie"

Alfred Dreyfus à Lucie : "Mon temps passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage..." (Graph. JEA/DR).

La suite est connue :


Le 13 janvier 1898, L'Aurore publie le «J'Accuse !» de Zola.
Le 27 septembre 1898, le garde des Sceaux demande la révision du jugement de 1894.
Le 8 août 1899, ouverture à Rennes du second procès de Dreyfus. Il est condamné à dix ans de prison.
Le 19 septembre 1899, le président de la République Loubet gracie Alfred Dreyfus.
Le 12 juillet 1906, Dreyfus est enfin réhabilité.

Le 31 janvier 1994 : le Service historique de l'armée de terre publie une note sur l'affaire Dreyfus.
- "L'innocence du capitaine Dreyfus est la thèse généralement admise par les historiens..."
Certes, les militaires de la fin du XXe siècle ne sont pas ceux qui complotèrent contre Dreyfus à la fin du XIXe. Mais il reste des liens si pas des héritages...

NOTES

(1) Alfred Dreyfus et Lucie Hadamard se sont mariés à Paris le 18 avril 1890 (Synagogue de la rue de la Victoire).

(2) Le couple a deux enfants :
Pierre Léon (1891-1946),
Jeanne (1893-1981).

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jeudi 24 janvier 2013

P. 218. Troyes, janvier 1977, la voix de R. Badinter fait reculer la peine de mort...


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"L'Union", une du 18 février 1976 (Graph. JEA/DR).

Troyes, 21-24 janvier 1977 :
procès d’assises de Patrick Henry.


Une douzaine d’experts se sont succédé devant la cour, tous unanimes : l’accusé, vingt-quatre ans, est « normal ».
N’empêche…
Le 30 janvier 1976, il attendait le petit Philippe Bertrand, sept ans, à la sortie de son école troyenne pour l’enlever. Concrètement : le ravisseur l’enferme dans une chambre de l’Hôtel des Charmilles.
Dans la soirée, Patrick Henry est localisé alors qu’il appelle longuement les parents depuis une cabine téléphonique. Mais les gendarmes et la police judiciaire n’adoptent pas la même tactique. Les premiers échouent à lui mettre la main au collet et les seconds fulminent de voir toute filature réduite en miettes.
Pour sa part, le ravisseur affirmera lors de son procès qu’en conséquence de la tentative bruyante d’arrestation de la gendarmerie, il ne lui a plus semblé possible de libérer le petit Philippe.
Le lendemain, vers 17h et alors que le garçon regarde la télévision, Patrick Henry décrira devant le tribunal la scène fatale :
- « Il était assis. J’étais derrière lui. J’ai pris un foulard. J’ai serré. Deux minutes plus tôt, je n’y pensais pas. »

Christine Rigollet résume la suite :
- « Le 17 février, le corps du petit Philippe est découvert sous le lit d'une chambre sordide louée par Patrick Henry. Manifestement étranglé dès les premiers jours du rapt. "La France a peur", martèle Roger Gicquel en ouvrant le JT de 20 heures.
"Ce type-là n'était pas défendable", s'exclame Frédéric Pottecher, chroniqueur judiciaire (…), des appels se font entendre qui réclament la peine capitale. » (1)

Couvrant le procès pour « Le Monde » (2), Pierre Georges décrit l’auteur du rapt et de l’assassinat :
- « Qui est donc Patrick Henry ? Rien d’autre qu’un visage impassible, froid, lisse, totalement neutre, sans réaction, un bloc de glace ou de pierre, figé dans une effrayante indifférence. A-t-il des remords ? Apparemment pas. Il est comme un masque devant l’horreur. »
Grand-père de la victime, Jean Larché s’exprime en tant que témoin :
- « Il est froid comme une vipère, froid, cynique. »
Avocat des parents de la victime, Me Johannès Ambre conclut :
- « Ce procès aurait pu être celui du chagrin et de la pitié. Il s’en est fallu de peu de chose, d’un élan du cœur, d’un élan de sincérité. M. et Mme Bertrand (…) ont souhaité savoir si celui dont ils allaient rencontrer le regard correspondait à ces descriptions. Dans ce regard, ils n’ont vu aucun remord.»

Détective (Graph. JEA/DR).

Un enlèvement et un assassinat odieux. Un coupable qui ne nie pas mais s’enferme comme une momie. Des aveux. Des preuves. L’avocat général, M. Fraisse, a une autoroute qui s’ouvre devant lui pour demander la peine de mort :
« Je n’ai jamais requis une peine que, comme juré, je n’aurai pu appliquer en mon âme et conscience. En raison des faits qui sont reprochés, je vous demande de voter la mort. Je crois à la dissuasion par la peine de mort, quand il s’agit d’un crime crapuleux. Je crois surtout au devoir impérieux pour une société de protéger ses membres en prononçant une peine irrévocable. Une société n’a pas le droit de mettre en danger la vie d’innocentes victimes. Si elle faisait autrement, elle engagerait se responsabilité si d’autres actes semblables se produisaient. Sans haine, sans passion, sans faiblesse, vous appliquerez les lois de votre pays. »

A ce stade du procès, Me Badinter (3), conseil de Patrick Henry, constate froidement :
« Il n’y a pas une chance sur mille, mais, cette chance, je la disputerai jusqu’au bout ». Une chance sur mille de sauver la tête du coupable.

Liliane Schlier suit le procès pour l'Express :
« Pour défendre cet homme déjà mille fois condamné par ses semblables, il a fallu chercher Me Robert Bocquillon, bâtonnier de Chaumont, où Patrick Henry était incarcéré. Chaque jour, il reçoit son lot de lettres d'injures. D'anonymes justiciers lui souhaitent toutes les calamités du monde pour le punir d'avoir accepté la défense de celui qu'on appelle "le monstre". "Vous êtes volontaire pour défendre un assassin, je suis volontaire pour vous abattre", signé: "Votre assassin". Menaces et insultes quotidiennes viennent de toute la France. A Paris, Me Robert Badinter, le deuxième avocat de Patrick Henry, n'est pas mieux partagé. Le téléphone lui réserve aussi son paquet d'ordures vengeresses. "De ma vie je n'avais rien vu de semblable à ce qui se passe dans cette affaire", remarque Me Badinter. » (4)

Me Boquillon :
- « Je suis bien faible, je suis avocat à Chaumont ; ce n’est pas de l’émotion, c’est de l’angoisse qui m’étreint avant de parler, parce que c’est de nous, et de nous seuls, que dépend maintenant la vie de Patrick Henry. Il y a sur ce prétoire une affreuse odeur de sang, le sang de la victime, un enfant sacrifié par un autre enfant qui n’avait même pas trouvé sa maturité. Nous avons, Robert et moi-même, une responsabilité affreuse mais aussi un devoir absolu : être la défense. Ce devoir, il est tout simple, tout bête, tout clair : il est de vous dire : ne faites pas cela. Vous êtes les derniers dépositaires de l’immense intérêt que peut représenter une vie humaine. Alors, si vous le voulez, le procès de Troyes entrera dans l’histoire.
(…)
Je suis d’ici, je suis comme vous, horrifié par ce crime. Ce procès nous concerne tous. Il nous dérange tous. Le monstre, c’est le fils d’une femme qui est ici. Il pourrait être le nôtre, le mien, le fils de tout le monde. Alors cette pitié qu’il n’a pas eue pour sa victime, je vous demande de tout cœur que vous l’ayez pour lui. »

Les "bois de la Justice" (Graph. JEA/DR).

La presse de l’époque décrit le bâtonnier Bocquillon comme un homme âgé, à la voix brisée, aux mains tremblantes. Lui succède Me Badinter, blême, la voix cassée (et s’exprimant sans notes) :
- « Il n’existe pas de grands procès. On croit que, parce qu’il y a beaucoup de monde, beaucoup de journalistes, c’est un procès différent des autres. Ce n’est pas vrai. Ici c’est lui, c’est vous et c’est un tout petit peu de moi. Quand tout sera fini ce soir, ce ne sera pas fini pour lui, pour vous ; et pour moi.
(…)
Quand M. l’avocat général demande la peine de mort, c’est à vous, après, qu’il la laissera. Vous êtes seuls ; vous seuls ici avez le droit de vie et de mort sur quelqu’un. Cela vaut bien, dans une vie de femme et d’homme (5), qu’on y réfléchisse à deux fois.
(…)
L’avocat général a dit trait pour trait ce que son prédécesseur disait il y a deux siècles à propos de la torture. Il vous demande de l’expédier avec un certificat « normal, bon à exécuter ». Ce n’est pas vrai. Il y a des siècles que l’on dit cela, qu’on le répète de génération en génération et ce n’est pas vrai (…). Et s’il est un endroit où on ne peut croire à l’exemplarité de la peine de mort, eh bien ! c’est ici ; où habitait Patrick Henry quand Buffet et Bontems (6) ont été condamnés à mort ? Vous n’exécutez pas une fonction de défense sociale, avec cette fonction sanglante ; on apaise, on fait croire que l’on défend ; on trompe. A mort, à mort, c’est politiquement payant. Et moi je vous dis : si vous le coupez en deux, cela ne dissuadera personne.
(…)
L’horreur. Si vous le tuez, votre justice est injuste. Qu’est-ce que la justice quand la douleur des parents, quand les larmes d’une Mme Henry [mère] n’apaisent pas les larmes d’une Mme Bertrand ? La justice, elle, est la proclamation des valeurs d’une société ou elle n’est rien. Qu’est-ce donc qu’une société qui traîne la guillotine comme un bien de famille ? Qu’est-ce qui a légitimé le droit de tuer ?
Vous allez voter maintenant. C’est vous et vous seuls, et chacun de vos votes est acquis pour toujours. Et puis il y aura un autre crime affreux. Et puis vous y penserez. Et puis il y aura l’abolition (7). Vous direz à vos enfants que vous avez condamné un homme à mort, même un tueur d’enfant, et vous verrez leurs regards. »

La cour de l’Aube délibère une heure trente seulement. Aux six premières questions, elle répond : oui, Patrick Bertrand est coupable. A la septième, celle des éventuelles circonstances atténuantes, réponse identique : oui.
Le condamné n’aura pas la tête tranchée.

Le poids d'une plaidoirie... (DR).

NOTES :

(1) Le Point, 21 février 1998.

(2) Les grands procès, 1944-2010, sous le direction de Pascale Robert-Diard et de Didier Roux, préface de Laurent Greilsamer, Ed. les arènes/Europe 1, 2009, 567 p., P. 227.

(3) Lire la p. 33 de ce blog : Robert Badinter, Les épines et les roses, Fayard, 2011, 280 p.

(4) L'Express, 17 janvier 1977.

(5) Le jury des assises auquel s'adresse R. Badinter, est composé de trois femmes et de six hommes.

(6) Incarcérés à Clairvaux, Claude Buffet et Roger Bontems tentent de s'en évader le 21 septembre 1971. Ils prennent en otages l'infirmière de la prison, un gardien et un détenu-infirmier. L'intervention des forces de l'ordre n'empêchera pas l'égorgement de l'infirmière et du gardien.
Le procès de Buffet et de Bontems se tient à Troyes du 26 au 29 juin 1972. Les deux inculpés sont condamnés à mort. Or, il s'était avéré devant la cour que Bontems n'avait pas tué lors de cette évasion avortée. Néanmoins, en tant que complice de Buffet, il n'échappa point à l'échafaud (le 28 novembre 1972). L'un de ses défenseurs n'était autre que Robert Badinter.

(7) Cette prédiction sera réalisée en octobre 1981, Robert Badinter assumant la charge de Garde des Sceaux du gouvernement Mauroy sous la première présidence de François Mitterrand.


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jeudi 13 décembre 2012

P. 206. Paix à Michel Slitinsky


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(Graph. et mont. JEA/DR).

Michel Slitinsky,
L'Affaire Papon,
Préface de Gilles Perrault
(1),
Ed. Alain Moreau, 1983, 267p.

Libération :


- "L’ancien résistant Michel Slitinsky, à l’origine de l’affaire Maurice Papon, le haut fonctionnaire de Vichy condamné pour «complicité de crimes contre l’humanité», est mort samedi [9 décembre 2012] à l'âge de 87 ans.
Ce Bordelais fils de Juifs ukrainiens, rescapé d’une rafle en 1942 et ancien résistant, avait conduit l’ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde devant les assises en réunissant des milliers de documents qui avaient révélé son rôle dans la déportation des Juifs. Michel Slitinsky, dont le décès a été révélé par France 3 Aquitaine, fut un porte-parole des parties civiles tout au long du procès qui s'était ouvert en avril 1997 devant la cour d’assises de la Gironde.
En 1981, cet ancien cadre commercial avait communiqué les documents au Canard Enchaîné, qui était alors dans le collimateur des services fiscaux du ministre du Budget de l'époque, Maurice Papon."
(10 décembre 2012).

A notre droite, le goliath Papon (2). A la date du 1 juin 1942, celui-ci fut nommé secrétaire général de la préfecture de la Gironde. Début d'une carrière qui, après-guerre, ne cessa de le voir monter d'échelon en échelon. Successivement préfet de Corse puis de Constantine, Maurice Papon devint ensuite secrétaire général de la Préfecture de police. Puis encore secrétaire général du protectorat du Maroc avant de porter l'uniforme de préfet régional de Constantine. Et enfin Papon donna pleine satisfaction à de Gaulle en assurant, même au prix du sang notamment des Algériens, les responsabilités de préfet de police de Paris (de 1958-1967). Entré en politique, il fut élu maire de Saint-Amand Montrond et député du Cher. Giscard d'Estaing le choisit comme ministre du Budget pour le troisième gouvernement Barre (1978-1981).

A notre gauche, le David Slitinsky. Un fils d'immigrés, juif de par surcroît. Sans diplôme, pour cause de guerre. Résistant de 1942 jusqu'à l'effondrement du nazisme au coeur de l'Allemagne. Seul d'abord - mais ensuite soutenu par Le Canard enchaîné - il fit vaciller à partir de mai 1981 la statue de Papon dont la morgue et les mensonges tombèrent par pans successifs. Cet homme de et du pouvoir accumula obstacles et manoeuvres dilatoires pendant plus de quinze années pour échapper à la Justice. Jusqu'à son procès à l'issue duquel, en 1998, il fut condamné pour "complicité de crimes contre l'humanité" !
Finis les lauriers, les décorations, l'impunité et les honneurs. Place aux horreurs...

Gilles Perrault :

- "On a raison de dire que Papon ne peut être comparé à un Eichmann ou à un Barbie : il est pire puisqu'il est Français. Voici pour l'édification des futures générations, l'exemple parfait de l'ignominie ordinaire, l'homme en qui s'incarnent quatre années comptant, malgré quelques beaux éclairs, parmi les plus noires et les plus misérables de notre Histoire." (3)


(Graph. et mont. JEA/DR).

Le procès de Maurice Papon,
9 janvier - 2 avril 1998,

volume 2,
Albin Michel, 1998, 973 p.

Michel Slitinsky :
"Nous avons pris conscience, tous, de la nécessité de nous battre contre la nouvelle Révolution nationale"
celle-là même dont Papon fut un serviteur intéressé et zélé...


Le compte rendu sténographique du procès de Maurice Papon (4), permet d'entendre aujourd'hui encore le témoignage de Michel Slitinsky devant la Cour. Nous sommes le mercredi 21 janvier 1998 à 17h05.

Michel Slitinsky : la rafle du 19 octobre 1942

- "Je parlerai directement de la rafle d'octobre 1942, puisque je suis un garçon en sursis depuis ce 19 octobre. Mais je suis aussi un témoin direct des faits. Nous sommes chez nous, nous habitons 3 rue de la Chartreuse. Notre foyer compte 4 personnes : mon père Abraham 62 ans, ma mère Esther 58 ans, ma soeur Alice 23 ans et moi-même 17 ans. Je viens de quitter la scolarité depuis peu. En effet, en raison du problème que pose le statut des juifs, mon père a dû quitter son métier de commerçant. Les petits métiers sont interdits aux juifs et mon père ferme son magasin le 5 janvier 1941. Je suis obligé de travailler. J'ai rejoint les pompiers du port pour apporter un petit salaire au foyer.
(...)
Dans la nuit du 19 octobre, nous sommes arrêtés. Deux policiers viennent frapper à notre porte, il est 2h du matin; mon père me dit : "On est pris comme des rats" (...). Mon père descend, les policiers lui demandent de faire sa valise (des vêtements chauds, 2 paires de souliers et une couverture); je descends avec ma soeur qui essaie de négocier mais les policiers n'entendent rien (...). Je me précipite avec un fer à repasser vers les 2 policier, je les frappe et les bouscule et arrache les plombs du compteur (...). Ma soeur est prise, elle est en pyjama et ils la jettent dans le fourgon (...). Je monte au grenier et je me cache près du vasistas dans la cheminée (...). J'attends deux heures, il est quatre heures du matin quand le fourgon part.
(...)
J'ai vécu au maquis avec des jeunes gens; j'étais le plus jeune. Il y avait beaucoup de réfractaires du STO (5). Notre maquis était alimenté par le réseau Gallia; la plupart étaient originaires de Bordeaux et de Charente-Maritime." (6)
(PP. 142 à 144).

Jeudi 22 janvier 1998 à 13h45.

Michel Slitinsky : interdit aux juifs et aux chiens

- "Mes parents sont issus d'Ukraine, persécutés par les pogroms tsaristes, et, en 1912, ils ont décidé de gagner le pays de la liberté. Ils se sont retrouvés à Paris.
(...)
Les Allemands ne réclamaient encore rien quand Vichy a sorti la ségrégation antijuive. J'ai été frappé de voir Vichy s'installer et je me souviens très bien que nous étions privés de sports, de piscine, de stade, que nous ne pouvions pas monter dans les trams (...), qu'un établissement de la place Gambetta affichait "interdit aux juifs et aux chiens" (...). Si des familles étaient privées de travail depuis janvier 1941, si les petits métiers ne pouvaient plus exister, il fallait baisser le rideau. Par exemple, j'ai demandé au directeur d'école d'obtenir une bourse. La directeur m'a appelé, deux jours après, pour me dire : "Tu es juif, tu ne peux pas recevoir de bourse". Vichy était autour de nous, autour de cette communauté juive et nous avons pris conscience, tous, de la nécessité de nous battre contre la nouvelle Révolution nationale. Je dis ça parce qu'il y a un témoin de moralité qui est venu à la barre dire que les juifs étaient des moutons. Nous ne sommes pas des moutons. Je rappellerai que mes camarades qui étaient en âge de porter les armes, même à partir de 17 ans, ont tous rejoint la Résistance."
(PP. 149 et 150).

Le Président Castagnède :

- "Si vous, vous êtes passé à travers les mailles du filet et si votre soeur a été libérée, cela fait partie des éléments de l'accusation, votre père, lui, versé au convoi, a été transporté à Drancy puis à Auschwitz le 6 novembre 1942 et un acte d'état civil permet d'apprendre qu'il est décédé en ce lieu le 13 novembre."
(P. 155).



Reproduction d'un courrier en date du 16 mars 1943 par lequel Maurice Papon insiste pour que "le transfèrement d'internés juifs du camp de Mérignac au Camp de Drancy" s'effectue avec plus de célérité, soit "par train express ou train de messagerie rapide", et ce, afin de mieux assurer la "surveillance des internés".
Document en annexe VIII du livre de Michel Slitinsky, L'Affaire Papon.

Jeudi 22 janvier 1998 suite. Faute de pouvoir contester le témoignage de Michel Slitinsky, la défense va se livrer à des insinuations sur son livre que Maurice Papon tenta de faire interdire dès sa publication. Des documents en annexe de cet ouvrage sont remis en cause en tant que pièces jointes au dossier.

L'Avocat général Henri Desclaux :


- "On n'accuse pas M. Slitinsky d'être un faussaire (...) et on laisse entendre qu'il manipule les pièces. Et pourquoi ? Tout simplement parce qu'il y a un certain nombre de faits figurant à ce dossier qui ont été versés par M. Slitinsky et ces pièces gênent la défense. J'ai noté, à l'attention des jurés, et sous le contrôle du président, que jamais les pièces utilisées par le ministère public dans ses questions et qui ont pour origine les versements de M. Slitinsky n'ont été contestées par la défense devant le magistrat instructeur."

Me Jean Cazal (représentant M. Slitinsky) :

- "Avec votre permission, je vais me permettre de lire à la cour et devant les jurés trois lignes d'une décision de justice. Il s'agit, le 6 mai 1983, de l'ordonnance de référé rendue par M. Dray avant qu'il ne soit nommé président de la Cour de cassation, statuant sur la demande de saisie de l'ouvrage de M. Slitinsky, L'Affaire Papon, dont on conteste les qualités. M. Papon, prononçant toujours les mêmes accusations contre M. Slitinsky, lui reprochait la qualité de ses derniers écrits. Voilà ce qu'a jugé le président Dray : "Il n'est pas établi à l'avance que ces documents [utilisés par M. Slitinsky] aient été frauduleusement ou malheureusement sollicités dans un sens ou dans l'autre". C'est dans ces conditions que M. Papon a été débouté (...).
M. Slitinsky n'a pas le défaut de votre client. Il y a une décision rendue contre M. Papon, il a perdu son procès. C'est un hommage que l'on rendait à M. Slitinsky."
(PP. 170 et 171).



Signature de Maurice Papon au bas d'une lettre datée du 22 mars 1943. Il est demandé "l'arrestation immédiate" de quatre juifs "de nationalité hongroise" et leur "tranfert" à Drancy... "avant mercredi 24 courant".
(Annexe XIX de L'Affaire Papon).

NOTES :

(1) Couverture de l'édition originale. La préface de Gilles Perrault fut condamnée pour ces lignes :
- "Il apparaît que le nombre de secrétaires généraux de préfecture héroïques fut, entre 1940 et 1944, extrêmement réduit. La plupart accomplirent machinalement leur sale besogne. Quelques francs salauds, tel Papon, firent du zèle."
Une réédition fut mise en librairies en 1984 après suppression de la phrase litigieuse et avec l'énoncé du jugement.

(2) Maurice Papon (1910-2007). Après sa condamnation en 1998, il s'enfuit en octobre de l'année suivante en Suisse. Sa plus que médiocre cavale ne dura que deux jours suivie de son incarcération à Fresnes puis à la Santé. Libéré pour cause de santé en septembre 2002.

(3) Extrait de la préface de Gilles Perrault à L'Affaire Papon (P. II).

(4) Un procès de sept mois : le plus long des annales judiciaires en France.

(5) Laval instaura le Service de Travail Obligatoire le 4 septembre 1942. Plus de 600.000 Français (masc. gram.) furent ainsi astreints à oeuvrer dans les usines et autres entreprises sur le territoire allemand. De tous les pays occupés, la France fut celui qui envoya le plus de travailleurs qualifiés en Allemagne !
Lire P. 192 : Octobre 1945, le procès de Pierre Laval.

(6) Michel Slitinsky :
- "Dans le Cantal, je participai à des opérations de sabotage, de récupération d'armes" (P. 144).
A dix-huit ans et demi, il est chargé du ravitaillement de 400 à 500 hommes au maquis des Deux-Verges. Il combat à La Truyère où 250 maquisards perdirent la vie. Puis Michel Slitinsky participe à la libération de Saint-Flour et de Clermond-Ferrand. Avec ses camarades résistants, il gagne ensuite Dijon. Les Allemands ne cessant de reculer, il se retrouve en Alsace pour des offensives très dures. Il est blessé aux mines de potasse avant de libérer Mulhouse et Colmar. Michel Slitinsky a vingt ans quand une pneumonie entraîne son évacuation provisoire. Il retrouvera ses copains dans la Forêt-Noire où se cachent aussi bien des SS que des hommes des services de sécurité nazis (SIPO-Gestapo) et des miliciens français. C'est là qu'il découvre des archives de la Feldkommandantur de la Gironde, dont un document signé "Papon". Le début de recherches qui aboutirent au procès de 1997-1998.

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jeudi 25 octobre 2012

P. 192. Octobre 1945 : le procès de Pierre Laval


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Maître Maurice Garçon,
Le procès Laval,
Compte-rendu sténographique du procès,

De Vecchi, 2007, 317 p.


4e de couverture

- "4 octobre 1945 : l'ancien vice-président du gouvernement de Vichy doit s'expliquer devant la Haute Cour pour son rôle pendant la collaboration et son alliance avec le régime nazi. Le procès se déroula à la hâte et dans la précipitation, Laval devant souffrir les insultes des jurés. Il se défendit avec force et vigueur, ironisant parfois, contre-attaquant sans cesse, répliquant à leurs invectives : " Vous pouvez me condamner, vous pouvez me faire périr. Vous n'avez pas le droit de m'outrager. "
Condamné à mort le 9 octobre, il fut exécuté six jours plus tard à la prison de Fresnes après avoir tenté de se suicider.

Le compte-rendu sténographique minutieux et exhaustif, présenté par Maurice Garçon, reprend l'intégralité de ce procès à l'organisation controversée parce que précipitée, qui se déroula pendant l'épuration, dans l'atmosphère encore brûlante des exactions commises durant l'Occupation."

Claude Mandel


Après l’assassinat, par des miliciens, de Georges Mandel, sa fille écrivit ces phrases prémonitoires à Pierre Laval :

- "Je suis encore bien petite et bien faible à côté de vous qui avez les Allemands pour vous défendre. Moi, j’ai les Français, c’est vrai, et c’est pourquoi je ne vous demande pas de comptes comme j’en aurais le droit. Ils s’en chargeront." (1)

Patrice Gelinet

- "Pierre Laval (…) à la tête du gouvernement de Vichy, aux pires moments de l'occupation, était devenu l'homme le plus détesté de France. Un an après la libération, quelques mois après le retour des prisonniers des rescapés des camps de concentration, Pierre Laval incarnait ce que la politique de collaboration avait pu faire de pire : la déportation des juifs, le service du travail obligatoire, les exactions de la Milice, la lutte contre la résistance et ces mots tristement célèbres que Laval avait prononcés en juin 1942, quelques jours après avoir été nommé chef du gouvernement par le maréchal Pétain :
«Je souhaite la victoire de l'Allemagne car sans elle, bientôt, le communisme s'installera partout en Europe »."
(France Inter - Émission "2000 ans d'Histoire" - 2010).

Extradé d’Espagne le 1er août 1945, enfermé à Fresnes le 2, Pierre Laval est témoin au procès Pétain dès le 3 août.
Le 4 octobre débute son propre procès.


Propagande vichyste (Doc.JEA / DR).

Un procès limité à cinq audiences seulement après une instruction squelettique (cinq interrogatoires, pas un de plus). Avec en aboutissement la salve d'un peloton d'exécution - épargnée à Pétain - comme pour mettre une pierre tombale sur la collaboration.
La Justice, un pouvoir qui avait servi Vichy puis tournait avec les vents de la politique. Personne n'en sortit grandi...

Première audience, le 4 octobre 1945.

Le banc de la défense est vide (2), celle-ci conteste l'instruction même. Le premier président Mongibeaux passe outre. Il rappelle à Laval "la poursuite des patriotes, la Milice, les cours martiales..."
quand Laval l'interrompt : "Mais vous étiez tous aux ordres du gouvernement à cette époque, vous tous qui me jugez, magistrats, et vous, Monsieur le Procureur général [Mornet]".
Le premier président : "Si vous dites quoi que ce soit qui puisse constituer un outrage à l'égard des magistrats, nous passerons outre aux débats..."
P. Laval : "Je suis français, j'aime mon pays, je n'ai servi que lui" (Bruits dans la salle).
M. Demusois, juré : "Un peu plus de modestie, fourbe."
Le procureur général : "Je vous prie de maîtriser votre indignation, Messieurs les Jurés. Elevez-vous au-dessus de ce qu'elle vaut."
(PP. 13-14) (3).

P. Laval : "Que pouvez-vous craindre d'une instruction véritable ? Elle était nécessaire non seulement pour l'exercice de mon droit naturel de me défendre, mais aussi par la contribution qu'elle aurait apporté à l'histoire de notre pays.
(...) Je n'accepte pas mais je subis la procédure arbitraire que vous m'imposez."
(P. 16).

Lecture du réquisitoire définitif. Pierre Laval est poursuivi pour :
- crime d'attentat contre la Sûreté intérieure de l'Etat;
- intelligences avec l'ennemi.
(PP. 29 à 36).

Procédant à l'interrogatoire de l'accusé, le premier président :
- "Je fais un exposé assez long..."
P. Laval : "Un peu inexact, mais cela le rend plus pittoresque."
(P. 40).
P. Laval se défend : "Vous êtes dans l'ignorance des faits (...). On me fait reproche pour les Juifs (...). Je souhaiterais n'être jugé que par des Juifs français, parce que maintenant qu'ils connaissent les faits, ils se féliciteraient de ma présence au pouvoir et ils me remercieraient de la protection que leur ai accordée. Voilà une parole que je prononce; elle peut choquer ceux qui l'entendent, mais quand ils sauront pourquoi j'ai le droit de la prononcer, elle ne choquera plus"
(P. 50).
Autre extrait du long monologue de Laval : "Vous parliez tout à l'heure de mes origines modestes (...). Savez-vous, Monsieur le Premier que la plus grande blessure dont je souffre, c'est de savoir que parmi ces humbles, parmi ces travailleurs que j'ai tant aimés, que j'ai voulu tant servir, il en est qui sont trompés, qui m'en veulent, parce que, moi, je n'ai pas changé de sentiments à leur endroit."
(P. 51).
Retournant sa veste par rapport à Pétain, Laval s'exclame : "Pour la maréchal Pétain, je me suis trompé, j'en fais humblement l'aveu devant le public. Où il eût fallu le maréchal Lyautey, nous avons eu le maréchal Pétain. C'est fait, je n'y peut rien."
(P. 55).
Après une interruption d'audience, P. Laval poursuit : "Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée ? Je ne suis pas petit devant vous. J'ai occupé les plus hautes fonctions; j'ai représenté mon pays quand il était fort, victorieux; J'ai eu cette fierté. Je ne me suis jamais senti aussi grand que sur ce banc, quand vous m'accusez car c'est pour ma patrie que je souffre et que j'ai souffert."
(P. 94).
Laval monopolisant la parole, le premier président le questionne : "Est-ce que vous me laisserez parler ?"
P. Laval : "Evidemment, je n'ai pas le moyen de vous empêcher."
Un jeune homme applaudit.
Le premier président : "Arrêtez immédiatement le perturbateur."
Un juré, M. Prot : "C'est la Cinquième Colonne, la clique."
Un autre juré : "Il mérite, comme Laval, douze balles dans la peau."
Fin de cette première audience.


Caricature de Laval par Philip Zec, The Daily Mirror, 31 oct., 1940 (DR).

Audience du 5 octobre 1945.

Les trois avocats de Pierre Laval assurent sa défense. Ils déposent des conclusions selon lesquelles il y a lieu de saisir à nouveau la Commission d'instruction ou de renvoyer le procès. Conclusions rejetées par la Cour.
P. Laval provoque : "Je me tourne vers les jurés. Je ne les ai pas choisis. Il y a beaucoup de communistes, m'a-t-on dit, parmi eux. Cela m'est absolument égal. Ils sont, pour moi, des Français, et ils sont du pays de Descartes."
Un juré : "Ils l'ont prouvé."
P. Laval : "Parce qu'ils sont du pays de Descartes (...), ils savent qu'on ne peut rien contre la vérité. Eh bien, la vérité est simple. Me reprocher l'armistice, ce n'est pas une injustice, c'est plus grave qu'une injustice : (...) c'est une offense à la vérité."
(P. 151).

Le procureur général Mornet : "Si vous n'aviez aucune autorité sur le maréchal et s'il ne vous consultait jamais, s'il n'avait aucune confiance en vous, comment se fait-il qu'au lendemain du 10 juillet [1940] vous ayez été appelé à la vice-présidence du Conseil et qu'il ait fait de vous son héritier présomptif ?
P. Laval : "Vous croyez avoir dit l'histoire en disant cela ? (...) Il était mortel, le maréchal (...). Je manque de modestie aujourd'hui ? C'est possible, mais je dis qu'aucun autre nom à ce moment-là ne pouvait apparaître dans un acte constitutionnel autre que le mien."
(PP. 159-160).

P. Laval décrit Pétain : "Le maréchal (...) était un homme sans expérience politique et il avait, néanmoins, le goût de la politique, en tout cas, très certainement, le goût du pouvoir personnel, un goût immodéré. Je m'en suis rendu compte trop tard. J'ai pensé qu'en restant, j'accomplissais mieux mon devoir qu'en m'en allant, que peut-être je pourrais, à la longue et le plus rapidement possible, exercer une parcelle d'autorité ou empêcher certains actes de s'accomplir."
(P. 172).
P. Laval charge Pétain : "Un jour, excédé par l'usage de ce pouvoir personnel, je dis au maréchal : "Connaissez-vous, Monsieur le Maréchal, l'étendue de vos pouvoirs ?" Il me dit : "Non". Je dis : "Ils sont plus grands que ceux de Louis XIV, parce que Louis XIV devait soumettre ses édits au Parlement, tandis que vous, vous n'avez pas besoin de soumettre vos actes constitutionnels au Parlement, puisqu'il n'est plus là." Il me dit : "C'est vrai." (...) Eh bien, oui, il avait le goût du pouvoir personnel, et je n'étais pas assez fort pour l'empêcher de l'exercer dans es limites."
(P. 173).

P. Laval évoque la Légion : "Le maréchal n'avait pas l'idée de faire un parti unique à l'image et à l'instar du parti national-socialiste. Je me garderai bien de le prétendre, ce serait ridicule. Le maréchal avait l'intention de supprimer les partis politiques qui existaient (...). Il ne voulait qu'un parti du maréchal ; cela est clair. Eh bien, ce part du maréchal s'appelait la Légion.
(...) La Légion n'avait pas les faveurs de l'autorité d'occupation. Elle était un organisme politique à tendance réactionnaire dans la zone sud. Elle m'a gêné dans mon action gouvernementale; elle m'a obligé parfois à prendre des décisions que je n'aurais pas voulu prendre."
(P. 186).


Laval justifiant le Service de Travail obligatoire en Allemagne : "La guerre qui se poursuit à l'Est met en cause doute la civilisation européenne, dans des combats gigantesques, le Reich engage tous ses hommes, l'Allemagne a besoin de main-d'oeuvre." (DR).

Audience du 6 octobre 1945.

Le procureur général Mornet : "Si, au lendemain de la Libération, au mois d'août ou au mois de septembre 1944, Pierre Laval avait été appréhendé et conduit devant un tribunal militaire - qui ne juge pas avec toutes les formes extérieures auxquelles vous étiez astreints - eh ! bien ! sa condamnation suivie de ce que vous savez, n'eût pas été une erreur judiciaire."
P. Laval : "Cela m'aurait privé du plaisir de vous entendre !
Le procureur Mornet : "Cela aurait donné satisfaction à la conscience de tous les Français."
(PP 204-205).

Très vite, cette audience devient tellement tumultueuse que le premier président annonce une suspension. Les sténographes notent alors, en provenance des jurés et visant P. Laval :
- "Provocateur... Salaud... Douze balles... Il n'a pas changé..."
Réponse de P. Laval : "Non, et je ne changerai pas maintenant... Les jurés !... Avant de me juger !... C'est formidable..."
Un juré : "On vous a déjà jugé, et la France vous a jugé aussi !"
(P. 211).

Conséquence de cet incident de séance, l'accusé décide de ne plus comparaître et refuse de se présenter à la reprise du procès (4).
Ancien président de la République, Albert Lebrun est appelé à témoigner :
- "Il eût mieux valu pour la France et pour lui-même [P. Laval] que le pays fut administré directement par un gauleiter plutôt que par un gouvernement français qui n'allait plus avoir du pouvoir que l'apparence et dont le rôle essentiel consisterait, en somme, à avaliser toutes les décisions des autorités d'occupation."
(P. 215).

Audience du 8 octobre 1945.


Le fauteuil de Pierre Laval est vide, de même que le banc de la défense.
Déposition du général Doyen :
- "Toute politique ayant pour objet d'aider l'ennemi sous une forme ou sous une autre dans sa lutte contre l'Angleterre et ses alliés, ne pouvait que favoriser l'Allemagne dans l'obtention de ses buts de guerre, qui étaient, en premier lieu, le démembrement et la destruction de la France. Par conséquent, toute politique ayant cet objet, qu'elle s'appelle collaboration ou autre, était une politique criminelle contre le pays.
Or, il s'est trouvé une homme pour se faire le père de cette politique et l'imposer au pays. Cet homme a été M. Laval."
(P. 226).
- "Son intimité avec les Allemands était totale. Je dirais même qu'elle était indécente à un moment où nous avions plus d'un million et demi de prisonniers qui souffraient derrière des fils barbelés."
(P. 228).

Déposition du secrétaire général honoraire du Sénat, M. de Lapommeraye :
- "Cinq ou six semaines après [juillet 1940], il [P. Laval] me dit : "Et voilà comment on renverse la République".
(P. 232).

Le procureur général Mornet
: "Pierre Laval a fait notifier 33 témoins qui appartiennent à la Haute Cour, en tant qu'il peut y avoir intérêt à recevoir leurs dépositions. Je vais vous demander de prier M. l'Huissier de faire appel de ces 33 témoins."
Aucun ne répond à l'appel de son nom.
(P. 242).

A défaut d'entendre Pierre Laval devant la Cour, il est donné lecture de ses interrogatoires lors de la brève instruction.
Question : "Le 22 août 1942, c'est le débarquement manqué des Britanniques à Dieppe (5). Que dites-vous des félicitations adressées par le maréchal et par vous-même au haut commandement allemand pour le "rapide nettoyage" et du télégramme de Pétain qui faisait l'offre au Chancelier du Reich d'une collaboration militaire ?"
Réponse de P. Laval : "Je n'en ai aucun souvenir. Je n'avais pas coutume de correspondre avec les militaires allemands."
Question : "Antérieurement au 24 août 1942, se place un acte dont on a beaucoup parlé : c'est le défi qui est sorti de votre bouche le 22 juin précédent, et que la radio a diffusé aux quatre coins du monde. C'est le "Je souhaite la victoire de l'Allemagne."


"Le 15 décembre 1942, au cours d'une conférence de presse à Vichy, vous vous écriez : "Assez d'hypocrisies, il s'agit de choisir son camp sans équivoque et sans ambiguïté : je veux la victoire de l'Allemagne... Ceux qui escomptent la victoire américaine ne veulent pas comprendre que M. Roosevelt apporte dans ses bagages le double triomphe des Juifs et des communistes. Libre à certains de le souhaiter, mais je suis résolu à les briser, coûte que coûte."
Réponse de P. Laval : "Si je n'avais pas fait certaines de ces déclarations verbales, je n'aurais pas pu résister à certaines exigences allemandes, plus dures encore que celles que nous avons connues. Ces propos qui n'engagent que moi, m'ont permis de mieux accomplir ma tâche."
(P. 251 à 254).

Question : "La loi mettant les Juifs hors du droit commun n'était qu'un premier pas dans l'imitation servile de nos vainqueurs. (...). N'y eut-il jamais de Juifs arrêtés en zone libre, notamment en juillet et août 1942 ?
(...). Aussitôt après votre reprise du pouvoir en 1942, la politique soi-disant française devient une politique tout allemande : persécution contre les Juifs, on l'a dit, persécution contre les francs-maçons, qui se traduit part de nombreuses listes de noms à l'Officiel, ce qui les marque pour servir d'otages, persécution contre les communistes et résistants de tous les partis; la police française mise au service de la Gestapo; des arrestations innombrables (25.000 à Paris dans la nuit du 15 au 16 juillet) (6). Les lois d'exception toutes calquées sur le régime hitlérien et au rebours de nos traditions, vous ne laissez même pas aux vainqueurs le soin de les appliquer ?"
P. Laval : "Je répondrai par une note."
PP. 255-256).
Question : "Un article dit "loi" n° 1077 du 11 décembre 1942" publiée au Journal Officiel du 12 décembre, et signé par vous, prescrit l'apposition de la mention "Juif" sur les cartes d'identité délivrées aux Israélites français et étrangers. Voulez-vous vous expliquer sur cette prétendue loi qui est signée par vous seul ?"
P. Laval : "Je suis fatigué; exceptionnellement sur ce point je vous ferai parvenir une note."
(P. 258).


Pierre Laval à la une du magazine Time (DR).

Audience du 9 octobre 1945

En l'absence de Pierre Laval et de ses trois avocats, réquisitoire du procureur général Mornet :
- "Dans la France diminuée on espérait, avec l'aide d'hommes comme Laval, trouver (...) un pays subordonné à la politique du Reich. Aussi bien est-ce le pays où, pour mieux le mater, le nombre de déportés a été le plus élevé : déportés raciaux, cent vingt mille, sur lesquels il en est revenu quinze cents (7); déportés politiques, cent vingt mille également (8), dont beaucoup sont restés dans les camps de Dachau, de Buchenwald, et dans les chambres à gaz, sans compter les cent cinquante mille fusillés sur le sol de France (9). Je me demande dans ces conditions de quel droit Laval peut dire que s'il n'eût pas été là, la situation eût été pire.
Mais il faut considérer les choses de plus haut. La politique de Laval a fait aux Français une situation pire au point de vue moral; elle a exposé la France au soupçon de trahison envers ses alliés comme envers la cause dont elle était le champion dans le monde."
(PP. 105-106).

- "Aujourd'hui il (...) refuse de se présenter devant vous pour se défendre. C'est sa suprême ressource, et je dirai même sa suprême tactique.
Vous avez pu constater que chaque fois qu'on lui pose une question précise, il l'élude, ou promet de répondre par une note qui n'est qu'une nouvelle façon d'éluder une réponse qu'il ne peut pas faire. Alors, devant l'impossibilité de répondre à une question précise, lui, qui est un joueur, il a joué jusqu'au bout en se disant : "Ils n'oseront".
Eh bien, pour ma part, et quelque rôle pénible que dans ces conditions la loi et mon devoir m'imposent, je suis de ceux qui disent : "J'oserai" (...).
Je vous demande de prononcer la peine de mort contre Pierre Laval."
(P. 307).

Après une très longue délibération, la Haute Cour condamne Pierre Laval à la peine de mort, le déclare convaincu d'indignité nationale et prononce la confiscation de ses biens.



Signature de Pierre Laval au bas d'une lettre datée de mai 1945 (Doc. JEA/DR).

Le 13 octobre 1945, le général de Gaulle entend Mes Naud et Baraduc, lesquels demandent non pas la grâce de Pierre Laval mais de recommencer le procès. Si le chef d'Etat pouvait effectivement accorder sa grâce, juridiquement, il ne pouvait casser une décision judiciaire et ordonner la révision du procès.

Le 15 octobre, quand la cellule de Laval est ouverte à la prison de Fresnes pour le conduire à la mort, il est découvert empoisonné.
Ranimé, la majeure partie de la substance toxique éliminée, Pierre Laval est fusillé devant une butte de Fresnes où les Allemands passèrent par les armes des résistants...

NOTES

(1) Bénédicte Vergez-Chaignon, Vichy en prison, Les épurés à Fresnes après la Libération, Gallimard, 2006, 425 p., P. 22.
Georgaes Mandel (1885-1944). Ministre des PTT, des Colonies et de l'Intérieur sous la IIIe République. Voulut continuer la guerre au Maroc où l'arrêtent les autorités obéissant à Vichy. Condamné à la prison à vie par un tribunal français. Livré aux Allemands quand ils envahissent la zone dite "libre". Enfermé successivement à Orianenbourg puis à Buchenwald. Reconduit à la prison de la Santé à Paris pour être livré le 4 juillet 1944 à la Milice. Abattu par des miliciens en forêt de Fontainebleau le 7 juillet.

(2) La pagination est celle du compte-rendu sténographique.

(3) Avocats de la défense : Mes Barraduc, Joffrey et Naud.

(4) Dans une présentation tendancieuse, l'article de Wikipédia consacré à Laval affirme sans sourciller : "il [Laval] est de fait empêché de parler et de se défendre. Il est exclu de son procès." Les références demandées ne sont pas fournies, et pour cause. Le procès-verbal reproduit sous le nom même de l'un des avocats de la défense montre que celle-ci est volontairement absente, que Laval monopolise les débats en marquant son mépris aux magistrats et au jury. L'accusé ne cesse de se dérober aux questions puis il refuse de lui-même de comparaître. Par contre, il est insupportable d'entendre des jurés l'insulter en pleine audience et le condamner avant la fin du procès.

(5) L'opération Jubelee à Dieppe date plus exactement du 19 août 1942. 913 militaires venus d'Angleterre perdirent la vie dans cette tentative de tester les capacités du Mur de l'Atlantique qu'élevaient les Allemands.

(6) Allusion à la Rafle du Vel d'Hiv. Sans préciser que les victimes : 13.152 sont uniquement juives qui tombèrent dans les filets de ce "Vent printanier"...

(7) En réalité, près de 76.000 déportés raciaux dont environ 2.500 revinrent des camps.

(8) Sur un total de près de 66.000 déportés non raciaux, on dénombre 42.000 résistants reconnus. 23.000 de ces déportés étaient encore en vie à la Libération.

(9) Lors du colloque sur la Répression en France, 1940-1944, à Caen (2005), le chiffre de 4.549 fusillés a été retenu.

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