MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz

jeudi 12 mai 2011

P. 34. HH Hitler à Hollywwod, le film

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Affiche du film de Frédéric Sojcher (DR).

Site officiel :

http://www.hitlerahollywood.com/

Synopsis :

- "Lorsque Marie de Medeiros entreprend le tournage de son documentaire consacré à l’actrice Micheline Presle, elle retrouve la trace d’un cinéaste mystérieusement disparu en 1946, Luis Aramcheck. En mettant à jour un complot fomenté par Hollywood pour tuer dans l’oeuf la production cinématographique européenne d’après guerre, elle n’imagine pas que cette quête mettra sa vie en danger."

Frédéric Sojcher :

- "Il y a une partie d’histoire vraie, documentaire, une partie totalement inventée. Il y a un mélange entre thriller, bande-dessinée, road-movie à travers l’Europe puisqu’on se ballade à travers Paris, Berlin, Londres, Venise et Malte. Tout le monde joue son propre rôle dans le film.
Le principe de départ, c’est Maria de Medeiros, une actrice, qui fait le portrait d’une actrice qu’elle admire, Micheline Presle qui lui parle d’un réalisateur, avec lequel elle a travaillé il y a longtemps et qui a mystérieusement disparu. Evidemment, Maria de Medeiros est très intriguée et veut partir à la recherche de ce réalisateur et de ses films qui ont aussi disparu.
A partir de là, il y a une intrigue, un thriller qui va se mettre en place et on va se rendre compte qu’il y a un complot contre ce réalisateur qui a été ourdi par une cellule secrète à Hollywood. C’est tout-à-fait loufoque, ça se veut comme tel. Il y a un côté bande-dessinée, humoristique, mais c’est aussi basé sur des faits authentiques. Même si la cellule secrète n’existe évidemment pas, le complot viserait à empêcher le cinéma européen d’exister – ça c’est de la pure fiction, mais ce qui n’est pas de la fiction par exemple, c’est qu’il y a eu par exemple Roosevelt, le président américain, qui a fait une déclaration en disant : "envoyez les films américains, les produits suivront". C’est de la propagande par la fiction. Le film n’est par contre pas anti-américain, moi-même j’adore énormément de films hollywoodiens."
(Radio Praha, interview par Anna Kubista, 8 juillet 2010).

Florence Leroy :

- "Un film atypique, un ovni ! Réalisé par Frédéric Sojcher, avec Maria de Medeiros et Micheline Presle, ce thriller fantasque est une déclaration d’amour au cinéma européen.
Maria de Medeiros, qui a tourné avec des réalisateurs européens et américains, notamment Quentin Tarentino, évoque la difficulté d’être reconnu au plan mondial pour le cinéma européen. Même quand on a tourné avec les plus grands..."
(France Info, 5 mai 2011).

Alex Masson :

- "Hitler à Hollywood ouvre le livre à double-fonds d’une histoire méconnue du cinéma, entre franc délire et faits avérés …"
(Premiere, 4 mai 2011).


Frédéric Sojcher :
grand fou du cinéma belge

donc européen


Adrien Gombeaud :

- « HH, Hitler à Hollywood » est un hommage à l'Europe, de Paris à Cannes en passant par Venise, Bruxelles et Malte. Notre continent si minuscule et si divers avec ses langues, ses cultures... et ses femmes. Micheline Presle joue le jeu du pastiche avec le sourire, prêtant généreusement au film sa stature d'impératrice. Maria de Medeiros virevolte telle une Anna Karina évadée des années 1960. De face, elle ouvre ses grands yeux. De dos, elle fait la fière, faussement indifférente à l'effet que provoque sa ligne de hanche sur un cinéaste visiblement heureux."
(Les Echos, 4 mai 2011).

Nicolas Crousse :

- "Hitler à Hollywood est un film inclassable : faux documentaire, fiction farfelue, jeu de piste à suspense sur fond de décors bruxellois, manifeste en faveur d'un cinéma d'auteur, bande dessinée aux couleurs détourées ou encore grand portrait de la délicieuse Micheline Presle.
Dans Hitler à Hollywood, on croise de nombreux visages familiers du cinéma, qui jouent leur propre rôle : Wim Wenders, Theo Angelopoulos, Edouard Baer, Michael Lonsdale, Marisa Berenson, Nathalie Baye, Emir Kusturica, François Morel… mais surtout Maria de Medeiros et Micheline Presle.
Le point de départ du film ? Maria de Medeiros interroge Micheline Presle sur sa longue carrière (plus de 70 ans de cinéma, depuis La fessée, en 1937), dans le cadre d'un portrait filmé. En cours d'interview, réalisée entre l'hôtel Métropole, la gare du Midi et les galeries Saint-Hubert, l'actrice et réalisatrice portugaise apprend que le film le plus marquant de Micheline Presle fut l'œuvre d'un cinéaste belge, Luis Aramcheck, rencontré au début des années 40 au Théâtre des Galeries, et dont on a aujourd'hui totalement perdu la trace.
Dès cet instant, le film bascule dans l'enquête imaginaire. Qui est donc cet Aramcheck ? Pourquoi ses films (Je ne vous aime pas, mais surtout Hitler à Hollywood) ont-ils disparu ? Aramcheck était-il, comme on le laisse entendre, un personnage gênant, voire pire : un dangereux contestataire, qui rêvait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale de construire de grands studios européens à Malte, afin de contester à Hollywood sa position de quasi-monopole, et un pouvoir de fascination des masses… qui n'aurait pas laissé insensible Adolf Hitler ?"
(Le Soir, 25 juin 2010).

David Fontaine :

- "L’hurluberlu belge Frédéric Sojcher revient !
(…)
Une curiosité contre l’esprit de sérieux cinéphilique avec deux excellentes actrices qui se prennent au jeu."
(Le Canard enchaîné, 4 mai 2011).

Micheline Presle (DR).

Damien Leblanc :

- "Six ans après l'excellent Cinéastes à tout prix, Frédéric Sojcher clame à nouveau son amour du cinéma sous forme iconoclaste. Le réalisateur belge passe même à l'étape supérieure en organisant un jeu de pistes à travers l'Europe - entre Berlin, Venise, Cannes, Londres et Malte - pour développer une théorie explosive au sujet de l'industrie hollywoodienne. Car ce qui démarre comme un documentaire attendri sur la carrière de l'actrice Micheline Presle se transforme vite en récit d'espionnage : la comédienne Maria de Medeiros, réalisatrice du documentaire et héroïne du film, est ainsi mise sur la piste d'un complot fomenté par Hollywood afin de tuer dans l'oeuf la production cinématographique européenne d'après-guerre.
Entre plaisir du récit et mise en garde citoyenne, Frédéric Sojcher expérimente tout simplement un nouveau langage cinématographique. Utilisant les technologies dernier cri (l'appareil photo Canon 5D Mark II) pour souligner la nécessité qu'a le septième art de se réinventer, Hitler à Hollywood distille dans le même temps une bouleversante mélancolie. Déclaration d'amour à ses actrices et au cinéma européen d'avant-guerre, le film dresse un pont entre les générations. Si le spectre de la Seconde Guerre Mondiale continue à agir sur nos démocraties européennes, cela ne doit pas constituer selon Frédéric Sojcher un motif d'inquiétude mais plutôt un appel à une prise en main par les citoyens de leur propre avenir. « A vous de jouer » dit Maria de Medeiros dans les derniers instants en s'adressant au spectateur-caméraman. Message reçu 5 sur 5."

(fluctuat.net, 2 mai 2011).

Gregory Coutaut :

- "Hitler à Hollywood n’est pas juste une blague, car derrière tout cela se cache un véritable point de vue sur le cinéma, un discours sincère sur les rapports entre cinéma américain et européen. Il ne faut pas croire que l’aspect comique du film tire son propos vers le bas en le réduisant à des proportions anecdotiques: ce serait voir le problème à l’envers car si HH choisit effectivement de mélanger audacieusement documentaire et comédie, le film se base en partie sur des faits on ne peut plus réels. En utilisant de vrais témoignages et de véritables images d’archives (mélangées à d’autres, complètement fictives), Frédéric Sojcher livre en quelque sorte un cours sur une partie secrète de l’histoire du cinéma, sur la propagation du cinéma américain dans le monde, sur le poids économique de Hollywood, la naissance de la Nouvelle Vague, etc. La participation de très nombreuses guest-stars venant jouer leur propre rôle (de Marisa Berenson à Frédéric Taddei en passant par la rohmerienne Béatrice Roman) contribue à flouter la frontière entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, ce qui est à prendre au sérieux et ce qui ne l’est pas. Frédéric Sojcher nous invite avec humour à trancher par nous-mêmes. Y a-t-il eu véritablement complot ou pas ?"
(FILMdeCULTE, s. d.).




Bande annonce.

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lundi 9 mai 2011

P. 33. Le Procès Barbie s'ouvre le 11 mai 1987

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Robert Badinter,
Les épines et les roses,
fayard, 2011, 280 p.

"Récit de" son "voyage au pays du pouvoir", "Les épines et les roses" de Robert Badinter n'ont pas exactement soulevé de grands enthousiasmes médiatiques.
Pour certains, l'ancien garde des Sceaux donne sans doute de la gauche l'image d'idéaux vécus trop au-dessus des mêlées politiciennes. On préfère l'ignorer en braquant les projecteurs sur les réserves d'éléphants.
Pour d'autres, on ne pardonne toujours pas à Robert Badinter l'abolition de la peine de mort, ni la fin des juridictions et des lois d'exception, pas plus que la dépénalisation de l'homosexualité...
Enfin, du côté de la Présidence actuelle, on doit regretter de ne pas avoir pu accrocher à sa ceinture le scalp de ce symbole-là comme s'y prêtèrent d'autres "personnalités", elles provisoirement de gauche et aux égos opportunistes ne s'encombrant pas de convictions.

Robert Badinter consacre le premier chapitre de l'année 1983 à "l'affaire Barbie".

Editorial de Plantu.
Expulsé de Bolivie, Barbie est attendu à sa descente d'avion à Lyon par les ombres de Jean Moulin et de ses autres victimes : résistants, persécutés raciaux.
Le Monde, 6-7 février 1983 (Mont. JEA/DR).

Le 26 janvier 1983, Barbie est arrêté à La Paz. Le "boucher de Lyon" y avait été identifié dès 1971 par Beate Klarsfeld mais des protections américaines ainsi que celles de la dictature le protégèrent efficacement. Jusqu'au retour de la démocratie en Bolivie. La nouvelle coalition au pouvoir fit alors tomber Barbie sur une banale affaire de fraude fiscale. L'extradition vers la France pouvait passer du rêve à la réalité...

Robert Badinter :

Juger Barbie en France ?
- "Klaus Barbie était le chef de la Gestapo de Lyon pendant l'Occupation. Il y avait arrêté, torturé, fusillé, déporté des centaines de résistants et de Juifs. Nos lois prévoyaient que els auteurs de crimes contre l'humanité en répondraient jusqu'au terme de leur vie. Un gouvernement démocratique proposait de nous remettre Klaus Barbie afin qu'il fût jugé en Francve pour crimes contre l'humanité commis en France. Au nom de quoi refuserions-nous cette offre, assurant ainsi à Barbie une impunité injustifiable ?"
(P. 140).

Barbie à Montluc !
- "C'était le vendredi 5 février... A 7 heures, il (le chef de cabinet) m'appela pour me confirmer que Barbie volait vers Lyon où il arriverait en fin d'après-midi. "Toutes dispositions sont prises, ajouta-t-il, pour qu'il soit transféré à la maison d'arrêt Saint-Joseph."
Je me récriai : c'était au fort de Montluc, à la prison militaire où avaient été détenus et torturés résistants et Juifs, que Barbie devait être incarcéré (...). Il était essentiel que Barbie se retrouvât en cellule, à son arrivée, là même où, au temps de sa puissance, il avait torturé ses victimes (...).
Quarante ans après ses crimes, c'est à Montluc que Barbie devait passer la ,uit, seul dans une cellule avec les ombres des êtres qu'il avait martyrisé."
(PP. 141-142).

L'Etat de droit face à la barbarie.
- "Klaus Barbie était l'auteur présumé de graves crimes contre l'humanité. Son jugement relevait d'un impératif moral. Il nous incombait de veiller à ce que toutes les conditions d'un procès équitable, notamment le respect des droits de la défense, soient assurés (...).
J'y voyais le triomphe de l'Etat de droit sur la barbarie dont Klaus Barbie était l"une des incarnations."
(P. 143).

Barbie signa la mort de Simon Badinter :
- "Quelques mois après le retour à Lyon de Klaus Barbie, je reçus sous pli personnel, du procureur général Truche, la photographie d'un document du dossier dont il souhaitait que je prenne connaissance : c'était l'ordre de déportation des Juifs arrêtés rue Sainte-Catherine. Le nom de mon père, Simon Badinter, y était inscrit. Le document était signé : "Klaus Barbie".  Mon père était un de ces Juifs russes, nés avant le début du XXe siècle, étudiant pauvre à Moscou, qui vouaient à la République française un culte dont ceux qui ont connu ces immigrés ont mesuré l'intensité (...).
A ce moment, pas plus qu'à aucun autre, je ne regrettais d'avoir tant lutté pour l'abolition. J'adressai une photographie du document à mon frère Claude, mais je me gardai de le montrer à ma mère. A quoi bon raviver sa douleur ?
Cette situation particulière me commandait plus encore de veiller à ce que la procédure contre Barbie se déroulât dans le respect absolu des principes du droit. Pour éviter toute confusion entre l'action de la justice et une action personnelle, je ne me portai pas partie civile."
(PP 144-145).

Face à face : Barbie lors de son procès et dans son uniforme de "boucher de Lyon" (Mont. JEA/DR).

Représentant 37 audiences, le procès Barbie se déroula du 11 mai au 4 juillet 1987.
La page 283 de Mo(t)saïques en proposa une synthèse.
Aujourd'hui encore, des néovichystes et d'autres révisionnistes tentent de dépeindre sous des couleurs aimables l'occupation de Lyon et sous des traits finalement complaisants les nazis et leurs collaborateurs. Un procès comme celui-ci remet à l'heure les pendules de Lyon, capitale de la résistance.
Des témoins entendus par la Cour, voici les témoignages de Lise Lesèvre, résistante, et de Simone Kadosché, juive.


Barbie : "Tout le monde parle..."
En 1944, ses victimes lui résistent !
En 1987, elles peuvent enfin témoigner...


Lise Lesèvre :

- "C'est le lendemain (14 mars 1944) que j'ai fait connaissance avec Barbie et ses yeux terriblement mobiles  d'animal en cage…
Quand Barbie est entré dans la pièce, il était fou de rage. Il m'a emmenée dans une salle où j'ai tout de suite remarqué les choses étranges posées sur la table…
D'abord, Barbie m'a mis des menottes à griffes. Des griffes qui sont à l'intérieur. A chaque silence de ma part, il serrait les menottes un peu plus. J'ai cru que mes ongles se détachaient sous la douleur.
(Lise Lesèvre garde le silence sous la torture).
Alors, ils m'ont pendue par les poignets et m'ont frappée. Combien de temps ? Je ne saurais le dire. Je me réveillais toujours couchée sur le ventre, à terre. Et puis il me pendait à nouveau jusqu'à ce que je perde connaissance…
II (Barbie) portait toujours une cravache ou un nerf de bœuf. Il frappait systématiquement ceux qui étaient à sa portée. Lorsqu'il n'y avait personne, il tapait sur ses bottes. C'était comme ça qu'on le reconnaissait avant l'interrogatoire. Ce bruit terrible du fouet tapé en cadence sur des bottes. Quand il entrait dans la pièce, il n'avait rien d'humain. Vraiment, une sorte de chose sauvage. Il prenait un plaisir sadique à faire mal…
(Barbie) : « Nous allons aller chercher ton mari et ton fils. Devant eux, tu parleras. »…
Toute seule, je pouvais tenir mais avec eux, je savais que cela allait être plus difficile…
On les (son mari et son fils de 16 ans) a embarqués et moi, on est venu me réveiller en pleine nuit. Barbie m'a emmenée dans une salle avec une baignoire au milieu. Il a enlevé sa montre, l'a accrochée. Il était minuit. Cela a été une terrible épreuve…
Barbie surveillait les robinets. Une brute me pinçait le nez et une autre me versait de l'eau dans la bouche à l'aide d'une vieille boîte à biscuit en fer rouillé…
(Silence de Lise Lesèvre).
Alors ils m'ont entravé les pieds avec une chaîne et ligoté les mains derrière le dos.
Barbie : « Qui est Didier (un agent de liaison) ? »
Après chaque question, il tirait la chaîne et me plongeait sous l'eau. J'étouffais. On m'avait dit que, pour me noyer, il suffisait de boire, tout de suite mais je n'ai pas su faire…
Chaque fois qu'ils me ressortaient de l'eau, quand je perdais connaissance, j'avais peur d'avoir dit quelque chose. D'avoir parlé…
Mais je n'ai rien dit, monsieur le président…
Personne ne pouvait tenir sur une chaise. On nous faisait allonger à terre. Barbie retournait les visages avec la pointe de sa botte et écrasait la tête du torturé lorsqu'il croyait reconnaître un juif…
Ils m'ont fait la table d'étirement. C'était une table en acier. Mes chevilles étaient attachées d'un côté, les poignets de l'autre et ils agrandissaient la table tout en me tapant dessus avec un nerf de bœuf pour contracter mes chairs.
(Les tortures durent depuis dix-neuf jours. Barbie revient d’une opération anti-résistants dans le Jura).
Il était ivre. Avec lui, il y avait des Français, comme "Gueule tordue", des pauvres imbéciles qui suivaient. Barbie m'a attachée nue sur une chaise et m'a montré un manche de fouet sur lequel était attachée une boule hérissée de pointes. Ensuite, avec ça, ils m'ont frappée, jusqu'à me massacrer le dos. Ils étaient tous très saouls. Barbie buvait un mélange de bière et de rhum. Il semblait ne plus savoir ce qu'il faisait, comme s'il était devenu fou…
(Lise Lesèvre se souvient avoir perdu connaissance).
(Barbie) : « Je vous admire beaucoup, car vous êtes très courageuse mais j'ai très bien connu ça. Tout le monde parle. Vous parlerez. Pourquoi pas maintenant ?»
(Refus de Lise Lesèvre).
(Barbie) : « Liquidez-moi ça ! Je ne veux plus la voir. »
Lise Lefèvre est déportée à Ravensbrück. Son mari est mort à Dachau. Jean-Pierre, son fils, a été fusillé.

Simone Kadosché :

- "C'était le 6 juin 1944, un jour de joie, celui du débarquement des alliés. J'ai été arrêtée chez moi, sur dénonciation d'une Française. avec mon père et ma mère. Nous avons été conduits place Bellecour à la Gestapo. Dans le hall, des femmes allemandes en uniforme disaient "kaput", elles disaient qu'on ne reviendrait pas. On nous a disposés tous les trois devant chaque mur de lu pièce, c'était un salon beige. Barbie est entré, il portait un chat dans ses bras. Il le caressait... Je n'avais pas peur, il ne ressemblait pas aux SS que l'on racontait aux enfants.
Il est allé voir mon père puis ma mère les a dévisagés de la tête aux pieds. Il est venu vers moi, il m'a caressé la joue, il m'a dit que j'étais mignonne. Il a demandé à maman si elle avait d'autres enfants. Elle en était fière, elle a dit oui, deux, plus jeunes. Ils sont à la campagne. Il a posé son chat, il m'a demandé l'adresse de mes frères. Nous ne la connaissions pas encore.

Barbie a tiré sur la résille qui retenait mes longs cheveux blonds. Ils se sont déroulés, il a tiré dessus de toutes ses forces et j'ai reçu la première paire de gifles de ma vie. Mon père a tenté de s'interposer, on lui a mis un revolver sur la tempe…
(Les persécutés sont conduits à Montluc).
J'étais avec ma mère dans la cave. C'est idiot, ce que je vais dire, j'avais 13 ans et j'étais effrayée à l'idée qu'il puisse y avoir des rats. Je n'ai pas dormi. Toute la nuit, par le soupirail, j'ai vu descendre des familles juives.
Barbie voulait l'adresse des enfants. A 9 heures, il m'a emmenée dans sa voiture à la Gestapo. J'y suis restée toute la journée, il arrivait avec son sourire mince comme une lame de couteau. Cela a duré sept jours, coups de pied, coups de poing sur les plaies mal refermées de la veille. Le premier soir. il m'a ramenée lui-même à Montluc, j'étais comme un pansement sanguinolent. Il m'a jetée dans les bras de ma mère en lui disant : "Voilà ce que tu as fait de ta fille." Après une semaine, il m'a mise dans une autre cellule, pendant quinze jours. Ma mère a cru que j'avais été tuée.
Simone Kadosché est déportée à Auschwitz avec sa mère.Celle-ci sera gazée le jour de la libération de Paris. Son père et deux neveux arrivent par le dernier convoi parti de France.
En janvier 1945, Simone aperçoit son père au cours d’une marche de la mort :
J'ai vu une tête qui dépassait dans une colonne d'hommes, je lui ai fait signe, c'était mon père. Les Allemands n'avaient plus rien, ils étaient en civil, en bottes et en capote. Un Allemand m'a dit : "C'est ton père ?" Tu vas l'embrasser. Il a fait venir mon père…
II a fait venir mon père, il l'a fait mettre à genoux. Il lui a tiré une balle dans la tête. Ce n'est pas Barbie qui lui a tiré une balle dans la tête mais c'est Barbie qui nous a envoyés là-bas. Mon malheur a été de n'avoir que 13 ans quand j'ai été déportée. Mais aujourd'hui, je n'ai que 57 ans et je peux témoigner longtemps, pour tous ceux qui ne sont pas revenus…
Et puis, en 1983, j'ai été confrontée à Barbie. J'ai dit que s'il y avait le moindre doute, que si Barbie avait un remords, je retirerais ma plainte. Pas une seule fois, nos yeux se sont baissés. Il m'a dit : «Si je vous regarde, c'est parce qu'après sept mois de prison, c'est toujours agréable de voir une femme appétissante.» J'ai fait consigner cette phrase et il m'a dit : «C'est dommage que vous ne compreniez pas la plaisanterie ».

Barbie est condamné à perpétuité le 4 juillet 1987. Le 25 septembre 1991, il meurt en prison à Lyon.



En vente depuis peu : ce coffret de six DVD.
Coproduction Arte-INA.
Synthèse du procès en 19h20. Philippe Truffaut et Dominique Missika.

Anne-Caroline Jambaud :

- "Lors de la présentation du coffret de DVD, mardi à Lyon, plusieurs personnalités, qui furent acteurs de ce procès, ont salué la qualité du document historique et pédagogique, jugeant que l’émotion était intacte et l’atmosphère très fidèle. Maître Alain Jakubowicz, qui figuraient parmi les parties civiles lors du procès Barbie a présenté ce DVD comme une œuvre citoyenne, « un vaccin contre le négationnisme »."
(LibéLyon, 21 avril 2011).

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jeudi 5 mai 2011

P. 32. Une cage un barreau


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Revest-du-Bion (Ph. JEA/DR).


Une cage
un barreau
enrobée dans sa toge
d’avocate disparate
une dernière pie plaide
aussi vaillamment que vainement
contre la peine de mort :
celle-ci ignore tout remords
et les crabes bourreaux
des coeurs et des corps
auront beau broyer du noir
ils ne se tailladeront jamais
les veines

...

si l’on n’admire plus que poussivement
l’aurore se poudrant
pour son premier rendez-vous
alors changer l’écorce de ses yeux

si l’on se veut un tant soit peu
migrateur se fichant des heures
préférer voler
sur le dos

si l’on se sent caillou
dans la chaussure d’une rivière
autant continuer à rendre
les compromis boiteux

si l’on entend des épouvantails
revenir dans les jardins de ses secrets
les reconvertir en portières
ouvertes sur demain

si l’on dérive sur une péniche
baptisée "Vertuchou" et
prenant l'eau de tous les naufrages
il est trop tard pour apprendre à surnager

si des nuages crachinants
viennent jouer aux cacochymes
sur la scène d'un théâtre en faillite
laisser les guichets fermés 

mais si l’on fait de l’ombre
à sa propre ombre
se dire que minuit
n’est quand même plus très loiN


Fenêtre en Condroz (Ph. JEA/DR).

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lundi 2 mai 2011

P. 31. Daniel Zimmermann et ses "nouvelles de la zone interdite"

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 (Ph. JEA/DR).

Cette page pour aussi les habitants de mon village ardennais. A la dernière brocante, j'y étalai des bouquins n'ayant trouvé aucune bibliothèque pour se reposer au moins provisoirement en paix. Faute d'espaces, ils vivotaient comme dans des camps pour réfugiés. En équilibre précaire sur une poutre, dans l'escalade des escaliers, en tours imitant maladroitement celle de Pise, entassés dans des malles qui ne partiront jamais pour des Indes, galantes ou non...
A cette broquante, une évidence : les bouquins les plus recherchés étaient ceux portant sur la guerre d'Algérie (personne n'en demanda - en sortant du formol l'ancienne formule officielle - sur "les événements").
Pour la fête au village de cette année, je proposerai ces 62 nouvelles écrites au scalpel par Daniel Zimmermann.

L’auteur :

- "Daniel Zimmermann, mobilisé au moment de la guerre d'Algérie, y a passé onze mois.
L'abjection dont il a été témoin donna lieu à vingt-cinq feuillets écrits à vif, 80 exercices en zone interdite, publiés en 1961 par Robert Morel. Scandale, saisie, procès en correctionnelle pour injures à l'armée. Près de trente ans après les faits, il écrivit et publia (en 1988) ces Nouvelles de la zone interdite, où revient à la surface l'intolérable. Et, aujourd'hui encore, on ne sort pas indemne de la lecture de ces textes-constats dont l'efficace brièveté souligne l'horreur des faits relatés."

Lien proposé par sa fille
(lire les commentaires), cliquer : ICI.

Babel, 1996, 112 p.
et le cherche midi, 2001, 107 p.
(Mont. JEA/DR).

4e de couverture :

- "Malgré les commémorations, célébrations et autres divertissements médiatiques à propos de la torture dont chacun connaissait l'usage depuis 1955, la guerre d'Algérie demeure un tabou pour la société française, quarante ans après la fin des hostilités.

Daniel Zimmermann exprime dans une suite de textes-constats l'horreur au quotidien dont il fut le témoin. Certaines pages de son témoignage sont presque insoutenables tant la sécheresse de son écriture souligne la brutalité et la bestialité des faits relatés.

Salué par une presse unanime lors de sa première édition, en 1988, Nouvelles de la zone interdite, devenu un livre-culte, a été plusieurs fois réédité et a été adapté à la scène par deux compagnies théâtrales. Daniel Zimmermann, en vue de l'édition définitive de cet ouvrage, avait écrit quatre nouveaux textes, intégrés à ce volume."
(Le cherche midi).

Bon. "Pages presque insoutenables... livre-culte..." Il y a des effets de manche bien inutiles et hyperboliques.
Ces nouvelles ont représenté une objection de conscience. Ecrites à l'acide, elles rongent toujours. Et l'auteur et les lecteurs.

Les extraits qui suivent, sont arbitrairement présentés par ordre alphabétique des sujets.

La Zone Interdite entre l'Algérie et le Maroc (DR).

L'arbre :

- "Sur les hauts plateaux, entre El Aouedj et El Aricha, il n'y avait qu'un arbre au milieu de l'alfa. Au passage, par jeu, les hommes lui décochaient des rafales. Un T.6 l'a achevé à la roquette."
(P. 57).

Le colonel :

- "En ce soir de juillet la bière coulait à flots dans tous les escadrons, il fallait bien arroser ça, le colonel venait de sauter sur une mine. Certes il n'était pas mort, mais avec les deux jambes brisées, on ne le reverrait pas de sitôt, ce qui diminuerait d'autant le nombre de crapahutages inutiles."
(P. 78).

Elle :

- "Son corps était plus jeune que son visage, et les mecs, ils n'avaient pas vu de femmes depuis des mois. Avec le premier, elle a crié, marrant, elle était vierge, ensuite elle s'est laissé faire. Et puis après elle ne bougeait plus, étendue dans l'alfa. Alors le margis il a sorti son pistolet, c'était mieux pour elle."
(P. 56).

Le maquisard :

- "Il subsiste un maquisard, retranché dans une excavation coudée, à l'abri donc des tirs tendus. L'homme sait qu'il va mourir et il discourt en français, presque sans accent. Il prétend que les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes. Il soutien qu'un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre."
(P. 26).

Un progrès :

- "Sous les politiciens du Système, les Mitterrand (1), les Guy Mollet (2), les Edgar Faure (3), les Bourgès-Monoury (4), c'était l'anarchie. Maintenant, sous la Ve République, les interrogatoires ne sont plus confiés à des amateurs sadiques ou brouillons, mais à des pros efficaces et les pims (5) fusillés par représailles sont devenus des suspects abattus lors de tentatives de fuite."
(P. 53).

Un record :

- "L'adjudant Martin a ajouté huit fells à ses quatre-vingt-onze. Quand il sont sortis de la cache les bras levés, il les a abattus un à un avec sa carabine semi-automatique. Plus qu'un et il paiera un de ces gueuletons à ses hommes."
(P. 45).

Le soleil :

- "Parfois il aimerait arrêter la course du soleil. Un soir il y parvient presque."
(P. 101).

(DR).

NOTES :

(1) François Mitterrand.
Ministre de l'Intérieur du gouvernement Pierre Mendès France : du 19 juin 1954 au 23 février 1955.
Garde des sceaux du gouvernement Guy Mollet : du 1 février 1956 au 13 juin 1957.

(2) Guy Mollet.
Premier ministre du gouvernement le plus long de la IVe République.

(3) Edgar Faure.
Premier ministre du 23 février 1955 au 24 janvier 1956.

(4) Maurice Bourgès-Monoury.
Ministre des Forces armées du gouvernement Mendès France : du 20 janvier au 23 février 1955.
Ministre de l'Intérieur du gouvernement E. Faure : du 23 février au 1er décembre 1955.
Ministre de la Défense nationale du gouvernement G. Mollet du 1er février 1956 au 13 juin 1957.
Ministre de l'Intérieur du gouvernement Félix Gaillard du 6 novembre 1957 au 14 mai 1958.

(5) NdA : Prisonniers d'intérêt militaire.

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dimanche 1 mai 2011

P. 30 bis. Supplément du 1er mai

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(Ph. JEA/DR).

Claude Nougaro :

- "Et moi l'oiseau forçat casseur d'amère croûte
Vers mon ciel du dedans j'ai replongé ma route
Le long tunnel grondant sur le dos de ses murs
Aspiré tout au bout par un goulot d'azur
Là-bas brillent la paix, la rencontre des pôles
Et l'épée du printemps qui sacre notre épaule
Gazouillez les pinsons à soulever le jour
Et nous autres grinçons, pont-levis de l'amour..."


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