MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz

lundi 15 juillet 2013

P. 248. La Marseillaise de la Paix, les jeunes de l'orphelinat de Cempuis et Paul Robin, libertaire


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Les dernières notes des derniers bals du 14 juillet s'éteignent dans une nuit que ne transfigurent plus les feux d'artifice.
Drapeaux tricolores, discours plus ou moins généreux et généraux. Marseillaises pétillantes ou sorties parfois de la naphtaline. Anciens dont certains ne savent plus très bien de quoi ils devraient se souvenir. Gosses qui apprennent par coeur des mots comme "égalité", "liberté" et "fraternité" en se demandant si ces mots-là ne finissent pas épinglés comme des papillons...
Il est à craindre que cette année, une Marseillaise soit restée oubliée : celle de la Paix.
Les paroles remontent à 1892. Leurs auteurs : les jeunes de l’orphelinat de Cempuis alors dirigé par Paul Robin.


- "De l'universelle patrie
Puisse venir le jour rêvé
De la paix, de la paix chérie
Le rameau sauveur est levé (bis)
On entendra vers les frontières
Les peuples se tendant les bras
Crier : il n'est plus de soldats !
Soyons unis, nous sommes frères.

Refrain :
Plus d'armes, citoyens !
Rompez vos bataillons !
Chantez, chantons,
Et que la paix
Féconde nos sillons !

Quoi ! d'éternelles représailles
Tiendraient en suspens notre sort !
Quoi, toujours d'horribles batailles
Le pillage, le feu, et la mort (bis)
C'est trop de siècles de souffrances
De haine et de sang répandu !
Humains, quand nous l'aurons voulu
Sonnera notre délivrance !

Refrain

Plus de fusils, plus de cartouches,
Engins maudits et destructeurs !
Plus de cris, plus de chants farouches
Outrageants et provocateurs (bis)
Pour les penseurs, quelle victoire !
De montrer à l'humanité,
De la guerre l'atrocité
Sous l'éclat d'une fausse gloire.

Refrain

Debout, pacifiques cohortes !
Hommes des champs et des cités !
Avec transport ouvrez vos portes
Aux trésors, fruits des libertés (bis)
Que le fer déchire la terre
Et pour ce combat tout d'amour,
En nobles outils de labour
Reforgeons les armes de guerre.

Refrain

En traits de feu par vous lancée
Artistes, poètes, savants
répandez partout la pensée,
L'avenir vous voit triomphants (bis)
Allez, brisez le vieux servage,
Inspirez-nous l'effort vainqueur
Pour la conquête du bonheur
Ce sont les lauriers de notre âge."

Paul Robin dans les archives judiciaires (Graph. JEA/DR).

Paul Robin

- "Laissez l'enfant faire lui-même ses découvertes, attendez ses questions, répondez-y sobrement, avec réserve, pour que son esprit continue ses propres efforts, gardez-vous par-dessus tout de lui imposer des idées toutes faites, banales, transmises par la routine irréfléchie et abrutissante."

IISH

- "Paul Robin (1837-1912) fut le véritable initiateur du néo-malthusianisme en France. Elève de l'Ecole normale supèrieure, il renonça vite à l'enseignement traditionnel pour connaître, de 1865 à 1879, une vie de militant révolutionnaire et d'exilé politique. En Belgique, d'abord, où il adhère à l'Internationale avant d'être expulsé. En Suisse, où il milite aux côtés de Bakounine. Réfugié à Londres, il entre au Conseil général de l'Internationale - dont il sera vite exclu avec Bakounine - et découvre le néo-malthusianisme.
De retour en France, il est chargé de la direction du premier internat mixte (l'orphelinat de Cempuis). La hardiesse de ses innovations pédagogiques, inspirées de l'idéal libertaire d'"éducation intégrale", lui vaut d'être radié de son poste en 1894".
(International Institute of Social History).

J. Husson

- "En 1880, Paul Robin fut appelé à diriger l'Orphelinat du Département de la Seine. Le milieu dans lequel il allait appliquer ses conceptions pédagogiques était particulièrement difficile, la liberté très limitée par la surveillance du Préfet et du Conseil Général de la Seine. Néanmoins, il trouvait là une sphère d'action qui convenait bien mieux à ses talents de pédagogue né qu'une circonscription d'inspection primaire. Durant les années où il fut le directeur de l'Orphelinat Prévost, Robin allait déployer ses dons extraordinaires d'éducateur et Cempuis peut être considéré comme la première Ecole nouvelle française, précédant de loin toutes les réalisations étrangères. Cempuis eut un véritable rayonnement. Au mois de juin 1890, après une visite de l'Inspecteur d'Académie de l'Oise, une série de conférences pédagogiques fut demandée à Robin qui, de juin à août, exposa dans une douzaine de cantons quelques-unes des méthodes en usage à l'Orphelinat. La même année, et durant les trois années suivantes, des sessions pédagogiques rassemblèrent des pédagogues venus notamment de Belgique et de Hollande. Ce furent de véritables congrès d'éducation nouvelle, illustrés par des expositions et des fêtes enfantines. Le Directeur de l'Ecole Normale d'Instituteurs de Bruxelles M. Sluys, publia dans « La Revue pédagogique belge » la première étude complète sur Cempuis (1890) et invita l'Orphelinat à un voyage en Belgique.
Pour un novateur, l'Orphelinat Prévost offrait une situation privilégiée : l'indépendance vis à vis de la pédagogie officielle, une possibilité d'expériences refusée aux écoles publiques déjà prises dans le moule de l'organisation scolaire, le plein air d'un établissement situé à la campagne, dans un milieu sain et tonifiant, riche en stimulants éducatifs de toutes sortes : l'école-foyer rassemblant des garçons et des fillettes de l'assistance publique, groupés autour d'un éducateur qui, par la coéducation, allait constituer « une famille sociétaire modelée sur la famille naturelle » (G. Giroud). Cette coéducation était une nouveauté extraordinaire en France".
(ICEM, Institut coopératif de l’école moderne – Pédagogie Freinet, Brochure d’éducation nouvelle populaire n°44, mars 1949).

Orphelins-auteurs de la Marseillaise de la Paix (Doc. JEA/DR).

Christiane Demeulenaere-Douyère

- "En 1880, le Conseil général de la Seine donne à Robin la possibilité de mettre concrètement en œuvre ses idées sur l’éducation intégrale en lui confiant, à l’initiative de Ferdinand Buisson qui toujours encouragera l’expérience et la protègera, la responsabilité de l’Orphelinat Prévost. Un de ses premiers actes de directeur est de rétablir la liberté de circulation dans l’établissement et d’instaurer de nouvelles règles de vie en commun entre garçons et filles.
Un des caractères les plus originaux de l’éducation donnée à l’Orphelinat Prévost est la mixité ou mieux la « coéducation des sexes ». Mais, paradoxalement, s’il a été un théoricien plutôt prolixe qui a laissé de nombreux textes sur l’éducation intégrale et ses avantages, Robin a peu développé le sujet de la coéducation en général. C’est certainement l’aspect le moins théorisé de sa doctrine éducative – comme si la coéducation s’imposait d’évidence – et certainement aussi celui dont l’application, dans la pratique quotidienne à Cempuis, a été la plus aboutie. S’il prend néanmoins la plume à plusieurs reprises pour en souligner les caractères positifs à l’Orphelinat Prévost, c’est plus particulièrement pour tenter de se défendre contre les attaques de la presse, et il est clair que pour Robin, la coéducation des sexes c’est d’abord et avant tout sur le terrain qu’elle se démontre et s’évalue."
Un précurseur de la mixité : Paul Robin et la coéducation des sexes », CLIO. Histoire, femmes et sociétés, mis en ligne le 10 novembre 2006, URL : http://clio.revues.org/615 ; DOI : 10.4000/clio.615).

Florence Regourd

- "Quelles leçons ( sic) tirer de l’expérience éducative de Paul Robin à Cempuis ?
La plupart des innovations pédagogiques de Paul Robin sont « banalisées » aujourd’hui, mixité, socle de connaissances pour tous, éducation du corps comme de l’esprit … mais nous ne sommes pas dans la même période et plus dans la perspective d’une émancipation des travailleurs par l’instruction comme réponse aux inégalités économiques et sociales. Certaines pratiques comme l’enseignement mutuel peuvent même, en ces temps de RGPP, se trouver dévoyées du sens qu’il leur donnait tout comme certaines expériences actuelles qualifiées improprement de libertaires ne sont que des masques cachant le travail de déconstruction, de désintégration, de destruction de l’école républicaine et de la laïcité auquel on assiste au même titre que le recul social qui nous place, par certains côtés, au moins un siècle et demi en arrière, soit avant Paul Robin."
(Paul Robin - Pédagogue, franc-maçon, libre penseur, militant révolutionnaire libertaire et néo-malthusien, Picardia l’Encyclopédie picarde, 6 mars 2012).

Paul

- "Ce qui est certain, c’est que Cempuis a été l’une des premières (sinon la première) expérience concrète d’éducation libertaire et qu’à ce titre elle servira de modèle à beaucoup d’autres. Sébastien Faure, lorsqu’il crée « la Ruche », ou Francisco Ferrer lorsqu’il ouvre son « escuela moderna » ne manqueront pas d’y faire référence. Même s’il ne le cite pas explicitement (à vérifier d’ailleurs !), un pédagogue comme Célestin Freinet a probablement appuyé sa réflexion et construit sa pratique pédagogique spécifique en s’appuyant sur les expériences de ses prédécesseurs. Il est donc légitime de rendre à Paul Robin la place de précurseur qui est la sienne, même s’il n’a laissé aucune trace écrite majeure de ses réalisations. Robin n’était pas un intellectuel de salon, c’était avant tout un homme d’action ! Je lui laisse cependant le mot de la fin en ce qui concerne le bilan de son œuvre principale : « Le premier en France, j’ai pendant quatorze ans donné à des enfants une éducation qui les a tous rendus d’une bonne vigueur physique, leur a procuré une instruction, sinon étendue au moins uniquement basée sur des vérités objectives indiscutables, leur a donné l’esprit d’observation, d’expérience, et enfin, malgré leur ignorance et leur dédain de toute conception extra-humaine, les a faits ou laissés des êtres moraux et bons. Dans l’orphelinat Prévost, cet établissement sans Dieu, les garçons et les filles de 4 à 16 et 17 ans furent élevés en commun, en grande famille, dans la plus grande liberté possible, chacun réunissant en lui les qualités des deux classes aujourd’hui ennemies, la culture du cerveau et le métier, présentant ainsi un premier type de ce que doit à court terme devenir tout être humain. »
(La feuille Charbinoise, 3 avril 2009).

jeudi 11 juillet 2013

P. 247. Portrait de Pétain dans les Carnets de Roger Stéphane


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Regard de Roger Stéphane en couverture de :
Chaque homme est lié au monde, Carnets, Août 1939 - Août 1944
Grasset, Les cahiers rouges, 2004, 466 p.


Roger Worms devenu Roger Stéphane

- "Roger Stéphane (1919-1994) a été une figure de premier plan de la vie littéraire et journalistique française. Né Roger Worms, d'une riche famille de la bourgeoisie juive parisienne, ce jeune homme frivole, passionné de littérature, homosexuel proclamé, fait très tôt la connaissance de plusieurs grands écrivains qui auront une influence déterminante sur lui, comme André Gide, Roger Martin du Gard et André Malraux, qui le font s'orienter vers la " réflexion engagée ". Entré en résistance au cours de l'été 41, Roger Stéphane est emprisonné deux fois et s'évade deux fois. Le 19 août 1944, alerté par Jean Cocteau, il va libérer l'Hôtel de Ville et, transformé en capitaine de vingt-cinq ans, prend un repos bien mérité au Ritz. En 1950, Roger Stéphane est un des co-fondateurs de L'Observateur, l'ancêtre de l'actuel Nouvel Observateur. Cela ne lui fait pas oublier ses activités d'écrivain, puisqu'il publie un de ses livres essentiels, Portrait de l'aventurier. Il s'engage en faveur de la décolonisation, conseille ses amis Mendès France et Bourguiba. En 1958, il se rallie au général de Gaulle qu'il fréquente jusqu'en 1970 et, à travers la célèbre série des " Portraits-Souvenirs ", devient un des pionniers de la télévision culturelle. A la fin de sa vie, endetté, seul, la plupart de ses amis étant morts, Roger Stéphane organise son suicide en vrai stoïcien."
Olivier Philiponnat - Patrice Lienhardt
Roger Stéphane, Biographie,
Grasset, 2004, 650 p.
4e de couverture.

Adieux de Roger Stéphane

- "J'écrivais tout à l'heure que rien n'est plus ridicule qu'un suicide sans essai ajourné. Je me trompais : un suicide manqué est encore plus ridicule. Mais je prends toutes les précautions : absorption de deux flacons de Digitaline, plus un révolver, si besoin. Je vous embrasse tous."
(Lettre à ses amis).

Michèle Cotta

- "Roger Stéphane, mon ami, s’est donné la mort à son domicile, dans la nuit de samedi à dimanche, après avoir bu une bouteille de champagne et confié son chien à Daniel Rondeau. Il était malade, encore que l’on n’ait jamais su de quelle gravité était son mal.
Il n’y a rien à dire sur cette mort, pas plus que sur d’autres. Sauf que celui-ci vivra, comme ceux-là vivent encore en moi. Tant que quelqu’un sur cette terre se souviendra d’eux, ils ne seront pas tout à fait morts."
Michèle Cotta (1)
Cahiers secrets de la Ve République, tome III, 1986-1997,
Fayard, 2009, 966 p., pp 645-646.

Pierre Assouline

- "Voilà un homme pour lequel il faudrait créer un mot. C'est dire à quel point il ne se laisse pas enfermer. Il a écrit une douzaine de livres et des milliers d'articles, fondé L'Observateur, produit et tourné des films de télévision, libéré l'Hôtel de Ville en août 44 avec son pistolet, loué de Gaulle, écouté Malraux, fréquenté Gide et Cocteau, clamé sa pédérastie, tenu table ouverte pour ses amis et bougé sans cesse. Pour autant, ceux qui ont eu le privilège de l'approcher ne songeraient pas à le définir comme un écrivain, un journaliste, un producteur, un grognard du gaullisme, un malrucien béat, un militant de la cause gay. Trop réducteur, trop incomplet. Car Roger Stéphane (1919-1994), qui était tout cela à la fois, n'était rien de cela séparément, exclusivement et totalement."
(la république des livres, 30 novembre 2004).

Roger Stéphane,
Fin d'une jeunesse, Carnets 1944-1947,
La Table Ronde, 2004, 298p.

4e de couverture :

- "Le 19 août 1944, à Paris, le «commandant» Roger Stéphane, jeune journaliste, juif, résistant, homosexuel, fou de littérature, se fait un nom lors de la prise de l'Hôtel de Ville. Soixante ans plus tard et dix ans après son suicide, voici enfin la version intégrale, non expurgée, de son journal où il chronique, de l'été 1944 au printemps 1947, la fin de l'Occupation, l'ouverture des camps, les convulsions de l'épuration, la montée du communisme. Et où il se révèle un observateur sans égal de l'après-guerre.
Car c'est d'abord en écrivain que ce spectateur engagé hante les cabinets ministériels, assiste au procès Pétain, croise Guitry à Drancy, rejoint Malraux sur le front d'Alsace, rencontre Violet Trefusis, Arthur Koestler, Cyril Connoly à Londres, arpente Saint-Germain-des-Prés en compagnie de Cocteau, Jouhandeau, Genet, Aragon, Vailland, Sartre, Mauriac. Choses vues, portraits, ou entretiens, Roger Stéphane s'impose ici par le style comme le mémorialiste exemplaire de toute une époque paradoxale, de toute une génération singulière.
Un témoignage pour l'histoire, une leçon de littérature, un livre culte."

12 juillet 1945
Roger Stéphane interroge le cdt Loustaunau-Lacau :
Pétain en prend pour son grade de... maréchal

Roger Stéphane

- "Je précise au commandant Loustaunau-Lacau (2) que je viens plus spécialement l'interroger sur ses relations avec le maréchal Pétain (3), aux côtés duquel il a travaillé de 1934 à 1938 :
..........- Puis-je vous demander ce que vous en pensez ?
..........- C'est un lâche. Il manque totalement de courage. En revanche, il a une grande habilité à se servir des hommes sans que l'on se serve de lui. Son système vital : ne jamais s'user en laissant s'user les autres. Un seul homme a fini par l'avoir : Laval (4).
.........- Se connaissaient-ils avant la guerre ?
.........- Oui, mais de là à penser qu'ils étaient d'accord, il y a une grand pas qu'il ne faut pas franchir. Ils cherchaient chacun à s'utiliser mutuellement (...). Laval, qui était le plus jeune, a fini par prendre le dessus.
........ - Croyez-vous à des relations entre le Maréchal et la Cagoule ?
.........- Je ne crois pas à une conjuration proprement dite. La seule chose qui me paraisse indéniable; c'est l'influence de Maurras (5) dans l'armée. La plupart des officiers voyaient dans le maurrasisme la seule doctrine capable de s'opposer au communisme (...).
.........- Etait-il ambitieux ?
.........- Vous savez, il était complètement gâteux. Il changeait d'avis toutes les heures, selon ses interlocuteurs (...). A partir de 40, il a rapidement été un jouet dans les mains de Laval.
.........- Est-ce une défense que vous esquissez ?
.........- Ah non ! Rien n'atténue sa responsabilité qui, pour moi, est essentiellement militaire. Elle date du moment où il était le chef d'état-major général : le Bon Dieu s'était trompé de maréchal. Pétain a fait une armée d'école et, par la suite, a accepté, comme tout le monde d'ailleurs, l'organisation d'une armée sans puissance qui coûtait des trésors (...).
.........- Etait-il intelligent ?
.........- Pas très. Mais équilibré. Il retombe magnifiquement sur ses pieds. Seul Laval l'a possédé. En ce qui me concerne, je l'ai toujours vu voler au secours de la victoire. Ceci l'explique encore : cette satisfaction d'un vieillard de voir qu'on est forcé de venir à lui.
.........- Une dernière question : si vous étiez juré, lors de son procès ?
.........- Le fait qu'il a livré des patriotes à l'ennemi suffit à justifier une condamnation à mort."
(6).


Pétain, juin 1941 (Doc. JEA/DR).

NOTES :

(1) Un aperçu des Cahiers en quatre volumes de Michèle Cotta est proposé P. 142 : "Chirac, Le Pen, Sarkozy et les élections présidentielles de 2002".

(2) Georges Loustaunau-Lacau (1894-1955). Militaire de carrière et activiste très à droite : proche de Doriot, du colonel de La Roque et de Charles Maurras. Dans les années 30, directeur de cabinet du maréchal Pétain dont il va tenter ensuite de favoriser l'accès au pouvoir (avec notamment le comité secret de "La Cagoule"). L'occupation va le voir s'écarter du maréchal et participer à la création du mouvement clandestin "L'Alliance", opposé à de Gaulle mais oeuvrant pour les Anglais. Arrêté par Vichy pour être finalement livré aux Allemands. Rescapé de Mauthausen.

(3) Lire P. 62 : le procès de Pétain, août 1945.

(4) Lire P. 192 : le procès Laval, octobre 1945.

(5) Charles Maurras (1868-1952). Vomissant la révolution de 1789, la démocratie et le régime républicain, il prit la tête de l'"Action française". Maurras rassembla dans ce mouvement d'extrême droite les partisans d'un pouvoir fort. Le régime de Vichy et sa "révolution nationale" matérialisaient une étape vers un retour à la royauté. Dès ses premiers écrits et jusqu'à son dernier souffle, cet activiste se montra d'un antisémitisme total. En 1945, il fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité mais bénéficia d'une grâce médicale en 1952. De la libération jusqu'à sa mort, l'Académie française veilla jalousement à ce que le fauteuil de Maurras reste à son nom malgré une condamnation à l'indignité nationale.

(6) Pages 107 et 108 des Carnets de Roger Stéphane.

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lundi 8 juillet 2013

P. 246. La "Jeunesse" de Justine Malle


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Justine a repris la caméra tombée des mains de son père
mais pour tourner son cinéma personnel...

Synopsis par Justine Malle

- "J’avais vingt ans en 1995, l’année de la mort de mon père, le cinéaste Louis Malle. J’étais en khâgne. Au moment même où je commençais à tomber amoureuse d’un garçon de ma classe et à rejeter l’influence de mon père, sont apparus chez lui les premiers symptômes d’une maladie. J’étais terrassée, autant par le choc de la nouvelle que par la certitude d’en être à l’origine avec mes velléités d’indépendance. Le sentiment de culpabilité que j’éprouvais m’a fait agir de façon inappropriée. Ma violente honnêteté d’alors incarne pour moi une certaine idée de la jeunesse..."

Sophie Grassin

- "A l’âge où l’on se défait de l’influence du père, une jeune fille de 20 ans, en hypokhâgne à Paris (Esther Garrel, autre fille de…), apprend la maladie dégénérative du sien, cinéaste : bientôt, il ne parlera plus, ne marchera plus… Cette fin lente et annoncée se heurte à son désir de vivre et à ses amours naissantes. Justine Malle (fille de Louis, mort en 1995, et de l’actrice Alexandra Stewart) sonde avec une honnêteté cruelle mais libératoire les sentiments contradictoires qui la traversèrent pendant le chemin de croix de son père réfugié dans le manoir où fut filmé «Black Moon», près de Cahors. Elle pioche un peu de réconfort dans le Louis Malle des Indes («Calcutta»), fouille ses propres dérobades (sa douleur l’empêche de lui dire au revoir), convoque le fantôme encore vaillant de Louis Malle…"
(CinéObs, 2 juillet 2013).

Mathilde Blottière

- "Il est des héritages qui vous compliquent la vie. Surtout s'ils sont prestigieux. Dans le premier film de Justine Malle, fille de Louis et de l'actrice Alexandra Stewart, la peur de se lancer est aussi palpable que la nécessité de raconter son histoire. Dans la bouche de ses personnages, elle sème quelques phrases qu'elle pourrait faire siennes : "Je ne sais pas si c'est une bonne idée de faire ce film", dit, par exemple, le père réalisateur à sa fille... Et ce n'est évidemment pas un hasard si elle confie à Esther Garrel, fille d'un autre grand cinéaste (Philippe Garrel), le rôle de la jeune femme qu'elle était en 1995, l'année où son père est mort... Justine avait alors 20 ans, l'envie de se forger une identité bien à elle et de tomber amoureuse comme on se fait "renverser par une voiture". A la soudaine maladie qui condamne son père (Didier Bezace), Juliette, son personnage, oppose ce côté brusque et braque de la jeunesse, cette horreur de la feinte et du compromis. Dans ce beau récit d'apprentissage, la mise en scène est sage, mais la simplicité et la délicatesse du trait touchent juste. D'un naturel bluffant, Esther Garrel est particulièrement convaincante, tour à tour têtue et fragile. Insolemment jeune."
(Télérama, 3 juillet 2013).

Esther Garrel et Didier Bezace - Justine et Louis Malle (DR).

Vincent Ostria

- "Au-delà du sujet et de cette histoire de filiation, on est frappé de voir à quel point Justine Malle entre dans le cinéma à pas feutrés et semble constamment craindre un faux pas (voire comment elle se “couvre” avec un découpage très conformiste).
Un travail poli et policé, quasiment neutre, à l’instar de ses personnages de khâgneux au langage châtié qui font des manières pour baiser (l’un d’entre eux répugne même à dire “coucher”).
Ce n’est ni lourd ni mal fait, mais il faut parfois sortir un tout petit peu de ses gonds pour exister."
(les inRoKs, 2 juillet 2013).

Sophie Benamon

- "Pour ses débuts derrière la caméra, Justine Malle, la fille de Louis, ne se cache pas et aborde d'emblée le noeud gordien de sa vie : la mort de son père. Dans cette autofiction, son double, qu'incarne Esther Garrel, fait face à l'ambivalence des sentiments qui la traversent à l'annonce de la maladie de son père. Elle dessine le portrait, sans concession, d'une jeune fille qui s'emballe pour un garçon de sa classe de khâgne, assez présomptueux. La réalisatrice montre, par petites touches, comment se partagent dans le coeur de la jeune adulte son état amoureux, ses velléités d'indépendance et la culpabilité qu'elle éprouve vis-à-vis de son père, de sa maladie soudaine. La jeune femme va même le rejeter un temps, comme pour nier la réalité, rester dans l'enfance.
Le propos est subtil, l'émotion est à fleur de peau. Esther Garrel (17 filles, L'Apollonide - souvenirs de la maison close) réussit à jouer sur la corde raide de l'adolescence, entre fragilité et assurance. Face à elle, Didier Bezace est on ne peut plus émouvant en père impuissant face à la maladie. C'est sûr, Justine Malle prend la relève en assumant son héritage (elle inclut même un extrait du documentaire de son père sur l'Inde) mais en traçant sa propre route. De beaux débuts !"
(Studio Ciné Live, 2 juillet 2013).

Les critiques de l’Express, de La Croix et du Monde sont plus tièdes…




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jeudi 4 juillet 2013

P. 245. Au panier, les crabes...



Cioran : "Lorsqu'on abuse de la tristesse, d'homme on se retrouve poète."


(Ph. JEA/DR).

Pour débuter la sixième cure
s’asseoir au bord d’un paysage vide
refuser de choisir entre midi et minuit
et ne pas confondre les sens uniques
avec des sorties de secours

se révolter
quand la plupart des pouparts
rongent la lune jusqu’à l’os
assèchent les sources solubles et
encerclent le passé avec leurs barbelés

apaiser la tristesse systématique
des prairies imprévisibles
aggraver les histoires de cœur
gravées sur des bancs publics
et par solidarité trembler avec les silences

qui regrettera le nacre du printemps ?
qui détournera les tirs sauvages
de plans sur la comète ?
qui sèmera à la folie
des herbes érudites ?

les passants perdent leur mémoire
goutte à goutte
l’horizon cherche le dernier des mots justes
les nuages ont trop de plomb dans l’aile mais
le musée des illusions recrute des guides...

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lundi 1 juillet 2013

P. 244. 2 juillet 1714 : naissance de Christoph Willibald Gluck


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La partition d'Iphigénie en Aulide et le regard de Gluck (Doc. et mont. JEA/DR).

Gluck sur les pas d'Euripide et de Racine...


Gluck

- "J'ai cherché à réduire la musique à sa véritable fonction, celle qui consiste à seconder la poésie afin de renforcer l'expression émotionnelle et l'impact des situations dramatiques sans interrompre l'action et sans l'affaiblir par des ornements superflus."

Opéra de Paris

- "Simplicité, vérité et naturel : tels sont, selon Gluck, les éternels attributs de la beauté."

France Musique

- "Mis à part des sonates en trio, quatre ballets et quelques œuvres de musique vocale, Gluck s'est consacré essentiellement à la composition d'opéras. Novateur passionné, admiré par Berlioz et Wagner, sa musique porte en elle tous les traits contradictoires d'un style en pleine mutation. Il crée des architectures monumentales où l'intensité expressive reste toujours subordonnée à l'action. A l'exception de Pergolèse, Gluck est le compositeur d'opéra le plus ancien dont les oeuvres ne disparaissent jamais complètement des scènes européennes."

Xavier Minnaert

- "L'opéra français (…) subit les assauts redoublés d'un courant d'italianisme soutenu par les Encyclopédistes et Rousseau à leur tête. Pour ceux-ci, la seule attitude véritablement défendable sur le plan musical réside dans la reconnaissance de la supériorité de l'opéra italien. Cette position résulte du fait (…) que la langue française ne convient pas à l'opéra. Il est piquant de rappeler à ce sujet la phrase célèbre de Jean-Jacques Rousseau : "Les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou que si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux !" (1753).
Gluck va quant à lui se ranger au parti adverse et donner habilement à l'Opéra de Paris son Orfeo (août 1774). (…) Il compte bénéficier de l'appui de l'épouse de Louis XVI, Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse d'Autriche qu'il connaît depuis son séjour à la cour viennoise. Marie-Antoinette, effectivement, ne manquera pas de soutenir son ancien professeur de musique (…).
Gluck réussit donc, après de longues démarches, à ce que son nouvel opéra, Iphigénie en Aulide soit accepté à l'Opéra de Paris. Son amitié avec la souveraine lui permettra de surmonter les tensions qui vont surgir au cours des répétitions. Le compositeur se montre en effet d'autant plus exigeant et intransigeant qu'il sait pouvoir compter sur le soutien alors indéfectible que lui accorde la cour. La présence de Marie-Antoinette à la première, qui a lieu le 19 avril 1774, va placer le parti musical adverse dans l'obligation d'assister également au spectacle : l'opéra connaît un grand succès le jour même de sa création, malgré que l'on ait craint une certaine réserve. L'ouvrage finira même par s'imposer définitivement en raison de la remarquable qualité de cette partition."
(la-musiqueclassique).

BNF

- "Gluck avait refusé le modèle italien, alors très en vogue, et avait trouvé une nouvelle inspiration dans la tragédie grecque : la musique s'accordait mieux, selon lui, avec la situation dramatique et le chœur participait davantage à l'action. Gluck défendait aussi l'idée d'une ouverture qui "[préviendrait] les spectateurs sur le caractère de l'action [...] et leur [indiquerait] le sujet" (épître dédicatoire d'Alceste à l'archiduc Léopold). Refusant les vocalises, il tenta également d'imposer une certaine discipline aux chanteurs."

Hector Berlioz

- "Il y a deux grands dieux supérieurs dans notre art : Beethoven et Gluck. L’un règne sur l’infini de la pensée, l’autre sur l’infini de la passion ; et, quoique le premier soit fort au-dessus du second comme musicien, il y a tant de l’un dans l’autre néanmoins, que ces deux Jupiters ne font qu’un seul dieu en qui doivent s’abîmer notre admiration et notre respect."
(12 janvier 1856, lettre à Théodore Ritter).

Gluck : Iphigénie en Aulide, Opéra en trois actes (1774).

Pour faire court

- "Gluck présente l'épisode dramatique qui a précédé le départ des forces grecques pour Troie. Afin que le vent leur soit favorable, Agamemnon doit sacrifier à Diane sa fille Iphigénie, promise à Achille. Celle-ci se résigne, par amour pour son père, à subir son sort. La déesse s'interpose au moment crucial…"

Hector Berlioz

- "Les partitions me firent perdre le sommeil, oublier le boire et le manger ; j'en délirais. Et le jour où, après une anxieuse attente, il me fut enfin permis d'entendre Iphigénie... je jurai, en sortant de l'Opéra, que, malgré père, mère, oncles, tantes, grands-parents et amis, je serais musicien."
(Mémoires, V).

Classique en Provence

- "Créée à Paris, à l’Académie royale de musique, le 19 avril 1774, la tragédie-opéra en trois actes et quatre tableaux Iphigénie en Aulide repose sur un livret de François-Louis Gand Le Bland du Roullet, inspiré de Racine. Compositeur et librettiste se sont rencontrés à Vienne, alors que ce dernier est attaché d’ambassade. C’est le Français qui suggère à Gluck cet opéra adapté de Racine. Grâce au soutien de Marie-Antoinette, il s’installe dans la capitale et obtient un succès considérable avec cette première Iphigénie, qui se maintiendra sur scène jusqu’en 1824. Grand admirateur de Gluck, Richard Wagner en donne une version allemande, à Dresde, en 1847."

Opéra national du Rhin

- "L’aspect central dans Iphigénie est d’aller du point A (Mycène) au point B (Troie), l’Aulide en étant l’antichambre. Pour pouvoir aller au point B, les Grecs vont devoir trouver des solutions aux conflits qui les immobilisent. Allons-nous vers un « naufrage » ? Il est vital de pouvoir traiter ici de la solitude du politique qui se retrouve devant la fatalité de devoir donner un prix à son propre sang. Quelle est la valeur d’un sacrifice ? Combien vaut une vie en échange d’une guerre ? Gloire ou oubli ? Le tapis rouge est à la fois le symbole de l’honneur, de la route d’Agamemnon interrompue et du destin qui attend Iphigénie. Ce tapis réservé aux puissants de la terre permet de cacher le sang qu’il nécessite."
(Strasbourg, 2008).

Tristan Monségur

- "Grandeur héroïque, lyrisme sobre et sincère, toujours la musique suit la volonté de clarté et d'intelligibilité. En ce sens l'ouverture est éloquente : son souffle tragique, sa démonstration furieuse indiquent ce qui attend l'auditeur par la suite. Sur le plan de l'intrigue et de l'action poétique, il n'en va pas de même car le livret de Roullet dilue la tension, dérape souvent, répète jusqu'à l'ennui les épanchements des coeurs, les langueurs des âmes douloureuses... Pourtant, sur le plan musical, l'oeuvre offre quelque grands moments dramatiques: première scène enchaînée après l'ouverture où Agamemnon terrassé par le doute et la crainte, fait front à Calchas et un choeur furieux, par exemple. Du reste, le père d'Iphigénie est parfaitement restitué : noble basse, profonde et morale. Gluck a respecté dans son personnage l'idéalisme tendu de Racine. Les scènes collectives sont les plus inspirées : Gluck semble relire avec génie l'effet des compositions grecques sur le tympan des temples antiques. Plusieurs duos, un trio palpitant, deux quatuors font du compositeur, le fondateur de l'opéra tragique et sentimental, légitimement admiré par Berlioz et donc Wagner."
(classiquenews, 8 mars 2007).


Version des Musiciens du Louvre-Grenoble, dirigés par Marc Minkowski (2011).

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