Voici plus d'un demi-siècle déjà... (Mont. JEA/DR).
Annonce du décès par les Editions Attila :
- "Jean-Paul Clébert nous a quittés hier matin. Beaucoup d'entre vous savent à quel point la réédition imagée de ‘‘Paris Insolite’’ avait été pour nous un moment de grâce et d'émotions. Jean-Paul Clébert, ce clochard céleste, nous a fait avec sa fille Virginie le cadeau de leur amitié et d'un texte qui place au plus haut l'amour des autres et de notre monde.
C'était un homme rare. Dès notre première rencontre, dans cette vieille tour de garde d'un village provençal où il habitait depuis les années soixante, nous avions compris, malgré son grand âge, qu'il n'avait rien perdu de ce désir de vie qui l'animait déjà lorsque, durant la seconde guerre, il arpentait avidement les rues de Paris. Le hasard l'avait ensuite conduit dans ce pays du Lubéron qu'il a tant aimé, et où il a construit l'œuvre d'un humaniste. Romancier, historien de la Provence, compagnon de cœur des tsiganes, fin connaisseur du surréalisme, exégète de Nostradamus, et de tant d'autres choses, il a suivi, année après année, ouvrage après ouvrage, un parcours fidèle jusqu'à la fin à ce qu'il annonçait dès son premier livre: la liberté avant tout.
Les obsèques de Jean-Paul Clébert ont lieu le 22 septembre à 11h, à Bonnieux."
(22 septembre 2011).
Biographie :
- "Né en 1926, élevé dans une famille bourgeoise de la banlieue ouest, Jean-Paul Clébert fugue à 16 ans pour s'engager dans la résistance. A la Libération, il se promène entre Paris et la Provence. Taulard (il a passé quelques semaines aux Baumettes pour vagabondage) et clochard, marcheur et enjôleur, historien, il a publié plusieurs romans chez Denoël avant de se spécialiser dans des domaines aussi divers que l'histoire de la Provence, les tziganes, Nostradamus et le surréalisme. Il a publié plus de cent livres et vit depuis 50 ans dans un village perché du sud de la France."
(Ed. Attila, 2009).
2010 : réédition dans la collection Points, P 2538, 241 p. (1).
(Mont. JEA/DR).
"Paris est un caravansérail extraordinaire"
et Jean-Paul Clébert un mémorialiste pas triste...
Résumé :
- "Jean-Paul Clébert a fait de ses vagabondages dans le Paris des années 50 des voyages épiques et sensibles.
Compagnon de Doisneau, clochard, il nous promène au hasard de ses besoins (dormir... manger... faire l'amour), de ses rencontres et de ses mille petits boulots. Paris insolite est le journal de bord de ces traversées, dans une ville qui "change de peau tous les jours". Claque littéraire hors norme, ce livre est accompagné de 115 photographies de Patrice Molinard, qui n'avaient connu qu'une édition, il y a 50 ans."
Compagnon de Doisneau, clochard, il nous promène au hasard de ses besoins (dormir... manger... faire l'amour), de ses rencontres et de ses mille petits boulots. Paris insolite est le journal de bord de ces traversées, dans une ville qui "change de peau tous les jours". Claque littéraire hors norme, ce livre est accompagné de 115 photographies de Patrice Molinard, qui n'avaient connu qu'une édition, il y a 50 ans."
(Ed. Attila).
Présentation de l’Editeur :
- "Une plongée dans un Paris interlope, populaire et englouti, par un clochard, compagnon de Doisneau et d’autres piliers du Paris poétique. Un texte exceptionnel digne d’un Nicolas Bouvier.
Dans les années 50, Jean-Paul Clébert fit de ses errances dans Paris des voyages épiques et sensibles. « La traversée de Paris est plus lente que celle d’un département », prévient-il à son entrée dans la ville. D ’ailleurs, il lui faut quatre mois pour aller d’un bout à l’autre du quatrième arrondissement...
Clébert ne suit pas d’itinéraire, comme le ferait un guide, mais nous promène au hasard de ses besoins (dormir... manger... faire l’amour), de ses envies, de ses rencontres et de ses mille petits boulots : métreur, assureur, peintre, vendeur de « L’Intran »... Il apprend à connaître Paris par « les mains, les narines et les fesses ». C’est la ville envisagée d’un point de vue très pratique : celui d’un clochard qui vit avec moins que rien. Et qui traduit ça dans une écriture à couper le souffle : longues phrases rythmées ; portraits croqués à traits vifs ; charge poétique brutale."
(2009).
Olivier Bailly (2) :
- "Alors voilà le vagabond Clébert, entré dans Paris comme un loup affamé qui raconte son existence. Les boulots plus ou moins avouables (il avoue tout), les filles qu’on trousse dans les couloirs, les clochards qui se lavent dans le caniveau, les hôtels crasseux où l’on dort « à la ficelle », les caches dans les recoins, aux Halles, la faim, la Seine et ses berges fantastiques, la nuit, et puis les étranges étrangers venus d’on ne sait où. Les Juifs du Marais, les Arabes, les Gitans, les lieux oubliés - Le Vieux Chêne, les Quatre Sergents de la Rochelle, La Belle étoile où déjà traînait Brassaï vingt ans plus tôt… Les individus insolites, peintres clochards, tatoués, les vieilles tapineuses de la Quincampoix… Ah, il faut lire ce livre écrit au présent qui n’est pas un reportage, mais plutôt un ensemble de choses vues. Clébert, reporter ? Il est bien trop proche de son objet. Clébert est un romantique. Un voyageur qui goûte la vie à l’instant même. Sans retarder sa partance. Sans regretter non plus. Il note. Non pour se souvenir. Mais parce que c’est une nécessité. La vie s’exprime."
(Bibliobs, 31 octobre 2009).
Martine Laval :
- "Jean-Paul Clébert (né en 1926), l'homme libre, clochard parmi les gens de peu, a l'ivresse particulière : bien sûr, le petit rouge, mais il se soûle de quelque chose de vaste, de plus inattendu, qu'il nomme « paysage humain ». Il boit les hommes, les femmes, les gosses de la rue. Il se repaît d'une humanité qui grouille, crie, pleure, rigole, s'embrasse. Il regarde tout ce petit monde au ras du bitume, à portée de plume, l'écoute, l'admire - mieux, il l'aime. Il écrit : « Je voudrais m'attabler avec eux, discuter, devenir un familier, connaître les femmes par leur prénom, les hommes par leurs travers. ». Jean-Paul Clébert est un ogre qui digère l'insolite et le ressuscite en phrases sinueuses, vivaces, terriblement... enivrantes. Publié en 1952 aux éditions Denoël par un certain Blaise Cendrars, Paris insolite connut un succès formidable."
(Télérama, 10 octobre 2009).
Photo (3) Patrice Molinard (DR).
Dans ce Paris traversé par Clébert :
A la rubrique des chiens crevés
- "On imagine assez peu le nombre de ces êtres humains, à bout de ressources et de souffle, qui s'éteignent en cachette, se terrent dans leur trou pour se voir mourir. Il faudrait consulter les registres des commissariats, faire les chiens crevés, établir des dossiers. Seules trois lignes de faits divers les signalent, et encore pas tous. Femme paralysée, et trop faible pour appeler, grignotée vivante par des rats sur son grabat obscur, appréhendant, entendant, voyant puis sentant et subissant leur présence qui fait hurler l'oeil. Invalide étouffée par inadvertance dans son placard, affaisée puis pourrie lentement dans des tas de vêtements, de boîtes à chapeaux et de balais-brosses. Clochard saisi par le froid sous les sacs et les planches de son clapier au fond d'un terrain vague, épouvantail ridé et barbiflard dont le regard de la mémoire ne peut se détourner. Fou musicien mort d'inanition et de dignité dans sa mansarde au pied des gouttières et de géraniums, couché et bien bordé dans ses couvertures. Fille blonde et grasse, qui louchait, assassinée de sa propre main par un jeu d'aiguilles à tricoter en voulant tuer sa faute."
(P. 209).
Les Halles
- "Dire que les Halles sont le ventre de Paris est un cliché, mais les gens n'approfondissent pas le fait qu'elles sont réellement les entrailles de toute une population, le centre d'attraction de tous les vagabonds diurnes et nocturnes qui viennent y glaner leur friture alimentaire, ces rogatons, déchets, et tombées minables inexistantes à l'oeil de l'épicier en gros ou en détail qui marche dessus ou du fonctionnaire qui les balaie, mais source de vie et de chaleur intime pour tant de vieux et de vieilles accrochés par grappes aux wagonnets de la voirie, brassant des monceaux de détritus où seules peuvent encore briller des oranges émouvantes...
Comme tous les gars de ma profession, qui est de n'avoir pas de métier, bon à rien et prêt à tout, j'ai travaillé aux Halles, de mes mains froides et de mes yeux brûlants, à l'heure où les cafés ordinaires fermaient, vidaient leurs clients..."
(P. 99).
La Mouffe
- "Maintenant la Mouffe est pleine. Clochards (4), marchands, ménagères, et baladeurs, rôdeurs du dimanche, petits rentiers du bas des Gobelins qui la montent lentement, tournent à droite et redescendent vers la ville anonyme. Foule dense et élastique. Paysage humain où l'on se sent les coudes, d'où les touristes sont éjectés. C'est le moment de faire un tour. Celui des bistrots...
(...)
Et le jour de fête commencé à l'aube avec le froid finit à la nuit avec la chaleur, en douze heures on a fait les douze bistrots échelonnés sur deux cents mètres, il faut bien ce temps quand on considère l'évidente familiarité qui lie ces gens-là qui sont tous cul et chemise, et l'un ne va pas sans l'autre, et emmener le copain prendre un verre signifie boire (je ne dis pas payer) une tournée générale aux frais de qui on ne sait jamais trop, toujours les mêmes qui paient disent les uns, on remet ça disent les autres, sept-huit-neuf verres sur coup et cul sec, les jambes vite flageolantes et les oeils ravis."
(P. 156).
Photo Patrice Molinard (DR).
Entre la porte des Lilas et celle de Bagnolet
- "Entre la porte des Lilas et celle de Bagnolet s'étend encore cette agglomération anachronique, communauté de chiffonniers, de ferrailleurs, de rempailleurs, de mendigots, d'éleveurs de poules et de souris blanches, quadrilatère de jardins incultes et de cabanes, isolés par des haies de lits-cages (dont la profusion est étonnante), de villas dans la construction desquelles entrent plus souvent le bois que le ciment, les planches et la tôle que la brique, de cabanes dont on ne devine pas tout de suite l'usage, habitacles, hangars à outils, casiers à lapins ou chiottes. Au milieu des choux et des soleils, des baignoires font office de châteaux d'eau comme en grande banlieue mais on est dans le vingtième arrondissement. Deux ou trois roulottes sont montées sur des solives qui commencent à disparaître dans le sol, là depuis l'avant-guerre ou l'exode. Un vieux camion peint en rose et brun comme un pain d'épice de foire, le nez busqué, a des rideaux blancs aux lucarnes et une fumée grasse et jaune sort du toit percé d'une cheminée à bat-vent."
(PP 55-56).
NOTES :
(1) La pagination des extraits de "Paris insolite" fait référence à la réédition P2538.
(2) Auteur de "Monsieur Bob", Stock. Biographie remarquable de Robert Giraud.
Site d'Olivier Bailly, cliquer : ICI.
(3) Brève biographie par les Ed. Attila :
- "Né en 1922 (un 1er avril), Patrice Molinard a fait ses débuts de photographe aux abattoirs de la Villette, sur le film de Franju Le Sang des bêtes. Ce photographe de la ville (Paris, Rome, New York, Amsterdam, Jérusalem ... ), mais aussi du patrimoine et de la mode, a aussi illustré des textes de Colette, adapté Cocteau à la télévision, fait des décors de théâtre pour Macbeth, et réalisé pour le cinéma quelques courts métrages inspirés par l'expressionnisme."
(4) Lire l'interview de Jean-Paul Clébert par Olivier Bailly : "les clochards n'étaient pas des exclus comme aujourd'hui". Cliquer : ICI
.Photo (3) Patrice Molinard (DR).
Dans ce Paris traversé par Clébert :
A la rubrique des chiens crevés
- "On imagine assez peu le nombre de ces êtres humains, à bout de ressources et de souffle, qui s'éteignent en cachette, se terrent dans leur trou pour se voir mourir. Il faudrait consulter les registres des commissariats, faire les chiens crevés, établir des dossiers. Seules trois lignes de faits divers les signalent, et encore pas tous. Femme paralysée, et trop faible pour appeler, grignotée vivante par des rats sur son grabat obscur, appréhendant, entendant, voyant puis sentant et subissant leur présence qui fait hurler l'oeil. Invalide étouffée par inadvertance dans son placard, affaisée puis pourrie lentement dans des tas de vêtements, de boîtes à chapeaux et de balais-brosses. Clochard saisi par le froid sous les sacs et les planches de son clapier au fond d'un terrain vague, épouvantail ridé et barbiflard dont le regard de la mémoire ne peut se détourner. Fou musicien mort d'inanition et de dignité dans sa mansarde au pied des gouttières et de géraniums, couché et bien bordé dans ses couvertures. Fille blonde et grasse, qui louchait, assassinée de sa propre main par un jeu d'aiguilles à tricoter en voulant tuer sa faute."
(P. 209).
Les Halles
- "Dire que les Halles sont le ventre de Paris est un cliché, mais les gens n'approfondissent pas le fait qu'elles sont réellement les entrailles de toute une population, le centre d'attraction de tous les vagabonds diurnes et nocturnes qui viennent y glaner leur friture alimentaire, ces rogatons, déchets, et tombées minables inexistantes à l'oeil de l'épicier en gros ou en détail qui marche dessus ou du fonctionnaire qui les balaie, mais source de vie et de chaleur intime pour tant de vieux et de vieilles accrochés par grappes aux wagonnets de la voirie, brassant des monceaux de détritus où seules peuvent encore briller des oranges émouvantes...
Comme tous les gars de ma profession, qui est de n'avoir pas de métier, bon à rien et prêt à tout, j'ai travaillé aux Halles, de mes mains froides et de mes yeux brûlants, à l'heure où les cafés ordinaires fermaient, vidaient leurs clients..."
(P. 99).
La Mouffe
- "Maintenant la Mouffe est pleine. Clochards (4), marchands, ménagères, et baladeurs, rôdeurs du dimanche, petits rentiers du bas des Gobelins qui la montent lentement, tournent à droite et redescendent vers la ville anonyme. Foule dense et élastique. Paysage humain où l'on se sent les coudes, d'où les touristes sont éjectés. C'est le moment de faire un tour. Celui des bistrots...
(...)
Et le jour de fête commencé à l'aube avec le froid finit à la nuit avec la chaleur, en douze heures on a fait les douze bistrots échelonnés sur deux cents mètres, il faut bien ce temps quand on considère l'évidente familiarité qui lie ces gens-là qui sont tous cul et chemise, et l'un ne va pas sans l'autre, et emmener le copain prendre un verre signifie boire (je ne dis pas payer) une tournée générale aux frais de qui on ne sait jamais trop, toujours les mêmes qui paient disent les uns, on remet ça disent les autres, sept-huit-neuf verres sur coup et cul sec, les jambes vite flageolantes et les oeils ravis."
(P. 156).
Photo Patrice Molinard (DR).
Entre la porte des Lilas et celle de Bagnolet
- "Entre la porte des Lilas et celle de Bagnolet s'étend encore cette agglomération anachronique, communauté de chiffonniers, de ferrailleurs, de rempailleurs, de mendigots, d'éleveurs de poules et de souris blanches, quadrilatère de jardins incultes et de cabanes, isolés par des haies de lits-cages (dont la profusion est étonnante), de villas dans la construction desquelles entrent plus souvent le bois que le ciment, les planches et la tôle que la brique, de cabanes dont on ne devine pas tout de suite l'usage, habitacles, hangars à outils, casiers à lapins ou chiottes. Au milieu des choux et des soleils, des baignoires font office de châteaux d'eau comme en grande banlieue mais on est dans le vingtième arrondissement. Deux ou trois roulottes sont montées sur des solives qui commencent à disparaître dans le sol, là depuis l'avant-guerre ou l'exode. Un vieux camion peint en rose et brun comme un pain d'épice de foire, le nez busqué, a des rideaux blancs aux lucarnes et une fumée grasse et jaune sort du toit percé d'une cheminée à bat-vent."
(PP 55-56).
NOTES :
(1) La pagination des extraits de "Paris insolite" fait référence à la réédition P2538.
(2) Auteur de "Monsieur Bob", Stock. Biographie remarquable de Robert Giraud.
Site d'Olivier Bailly, cliquer : ICI.
(3) Brève biographie par les Ed. Attila :
- "Né en 1922 (un 1er avril), Patrice Molinard a fait ses débuts de photographe aux abattoirs de la Villette, sur le film de Franju Le Sang des bêtes. Ce photographe de la ville (Paris, Rome, New York, Amsterdam, Jérusalem ... ), mais aussi du patrimoine et de la mode, a aussi illustré des textes de Colette, adapté Cocteau à la télévision, fait des décors de théâtre pour Macbeth, et réalisé pour le cinéma quelques courts métrages inspirés par l'expressionnisme."
(4) Lire l'interview de Jean-Paul Clébert par Olivier Bailly : "les clochards n'étaient pas des exclus comme aujourd'hui". Cliquer : ICI
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