MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz

jeudi 7 février 2013

P. 222. Mémoires malmenées, déformées des triangles roses et noirs


.

Berlin : Mémorial des homosexuels persécutés par le IIIe Reich (Graph. JEA/DR).

Valéry :

- "Il y a plus faux que le faux, c’est le mélange de vrai et de faux".


Les prolongations marquant les débats actuels à l'Assemblée nationale française, avec des milliers d'amendements se bousculant pour tenter d'empêcher ou du moins de freiner que ne devienne légale l'égalité devant le mariage entre couples hétérosexuels et homosexuels, ces confrontations d'idéaux, d'arguments sont polluées par des concerts d'invectives, des manoeuvres peu honorables, des instrumentalisations au nombre desquelles la Dernière guerre mondiale a inévitablement joué un rôle trouble.
Au Parlement français, sont donc évoqués les triangles roses. Un drame essentiellement allemand et non français. A moins de réécrire l'histoire. En oubliant les lesbiennes (allemandes) qui ne connurent pas le même sort que les homosexuels hommes mais purent être contraintes à porter un autre triangle, noir celui-là. Lequel fut aussi évoqué à l'Assemblée mais en pleine méconnaissance des persécutés en l'espèce : des "asociaux" du IIIe Reich au nombre desquels ces femmes aimant des femmes.
Bref, nous assistons à un combat parlementaire dont on peut remercier la démocratie tout en déplorant que des mémoires douloureuses (et peu "travaillées" jusqu'à présent) soient la cible de confusions, d'approximations, de récupérations alors que les victimes attendent toujours d'être au moins respectées.

D'où cette tentative de mise en perspective.

Christian Assaf, Assemblée nationale, 30 janvier 2013 :


- "Après avoir souhaité que "ce débat ne soit pas une guerre" et regretté que l'opposition "joue sur les peurs et les préjugés" à l'occasion du débat sur le projet de loi ouvrant le mariage aux homosexuels, le député socialiste de l'Hérault a lancé : "Le temps du triangle rose est terminé!".
(Le Huffington Post, Mariage gay, 31 janvier 2013).




Mickaël Bertrand :


- "Bien qu’il s’en défende, Christian Assaf a fait référence au triangle rose le 30 janvier dernier, notamment pour invectiver ses opposants politiques. Il s’en est expliqué ensuite en disant :
"J’ai effectivement fait référence dans un propos à cette période assez sombre. Non pas pour accuser qui que ce soit, mais pour dire : "attention, nous entamons un débat et nous avons entendu par-delà les murs de l’Assemblée autour de certaines manifestations des propos qui dépassaient les limites de l’acceptable. J’invitais l’ensemble des participants à un devoir de mémoire. À ne pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps, être homosexuel entrainait une mise à l’écart, une mise au ban".
(Le nouvel Observateur, « Triangle rose » l’instrumentalisation politique de ce symbole est malheureuse, 5 février 2013).

Triangle rose

En Allemagne, l'homosexualité masculine a été condamnée de 1871 à 1994.
Dès 1933, sur base de l'article 175, le nazisme enferme des homosexuels masculins en camps de concentration (KL) - Dachau et d’Oranienburg - avec pour les distinguer, le port d’un triangle rose. Cette persécution repose sur le motif que ces homosexuels – des « dégénérés » - représenteraient un péril pour la race aryenne car ils «refusent de se reproduire».

Himmler :

- "Si j'admets qu'il y a 1 à 2 millions d'homosexuels, cela signifie que 7 à 8% ou 10% des hommes sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse. À long terme, aucun peuple ne pourrait résister à une telle perturbation de sa vie et de son équilibre sexuel (...).
Nous devons comprendre que si ce vice continue à se répandre en Allemagne sans que nous puissions le combattre, ce sera la fin de l'Allemagne, la fin du monde germanique."
(Discours du 18 février 1937).

Quand le IIIe Reich envahit de plus en plus largement l’Europe, il n’applique pas dans les territoires occupés sa répression spécifique de l’homosexualité (par exemple en Belgique). Pour ce qui concerne l’Alsace et la Lorraine, annexées, des citoyens ayant auparavant la nationalité allemande et/ou nés en Allemagne, furent effectivement persécutés pour leur homosexualité. Mais aussi des Alsaciens ou des Lorrains ayant des relations homosexuelles avec des Allemands…
Ceci explique cela : contrairement aux triangles rouges des politiques, dans les camps, les triangles roses ne portèrent donc pas de lettres précisant le pays d’origine des internés (F : France ; B : Belgique ; SP : Espagne etc).
En France, le gouvernement de Pétain ne veut pas rester en reste. Mais ne s’engagera pas aussi loin que pour la Shoah dans le contexte de laquelle il précéda les exigences allemandes et collabora plus qu’activement (camps pour juifs, rafles y compris en zone dite libre etc). A partir d’août 1942, un homosexuel peut être poursuivi comme tel et condamné de 6 mois à 3 ans de prison.
Détaché à Caen par la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, Arnaud Boulligny a publié en 2007 ce résultat de ses recherches : environ 60 Français ont été déportés pour homosexualité.
Il fallut attendre 1981 pour que la République française dépénalise l’homosexualité, sous la présidence de François Mitterrand et avec Robert Badinter au ministère de la Justice.


Rue 89

- "Disant regarder « son collègue PS de l’Hérault Christian Assaf », Elie Aboud a déclaré qu’un « pédopsychiatre reconnu (...) alerte toute la société et ce n’est pas du triangle rose qu’il parle mais d’un triangle noir », dans une allusion aux symboles utilisés par les nazis dans les camps de concentration.
Christiane Taubira a jugé « inqualifiable de faire un mot d’esprit sur une expression pareille », s’attirant applaudissements à gauche et protestations à droite.
Le chef de file des députés UMP Christian Jacob lui a répondu :
« Vous êtes indigne des responsabilités que vous exercez ! »
Et de souligner que « ce sont les socialistes qui – alors que Hervé Mariton s’exprimait [la semaine dernière, ndlr] – ont évoqué le triangle rose ».
Après une brève suspension de séance, Christian Jacob a souhaité « un mot d’apaisement de la ministre » car « jouer sur de telles références est scandaleux », prévenant que « sinon, le débat se passera mal »."
(Blague douteuse de l’UMP sur le triangle rose, Taubira et Jacob clashent,
5 février 2013).

Triangle noir

Si le triangle rose stigmatisait les seuls homosexuels hommes, le noir désignait les « asociaux ». Cette appellation recouvrait des personnalités aussi différentes que des marginaux, des vagabonds, des « rétifs au travail », des toxicodépendants, des prostituées et… des lesbiennes (car celles-ci ne relevaient pas du paragraphe 175 s’appliquant aux homosexuels hommes seuls).
Ces triangles noirs ne furent pas étendus aux pays placés sous le joug nazi.
A noter qu’au KL pour femmes de Ravensbrück, les lesbiennes ne se virent pas infliger un triangle noir mais un rose avec deux lettres : LL pour « Lesbische Liebe ».

Edna Castello :

- "Le lesbianisme n'entrera jamais dans le paragraphe 175, pour plusieurs raisons : dans la société allemande, les femmes sont exclues des postes politiques et administratifs importants. Leur influence est donc peu redoutée. De plus, d'après des conclusions médicales de la fin du XIXe siècle, l'homosexualité féminine ne serait pas antinomique avec le désir de se marier et de fonder une famille (…).
Les lesbiennes échappent ainsi aux graves condamnations infligées aux hommes homosexuels: 50 000 d'entre eux sont condamnés sous le paragraphe 175, parmi eux, 15 000 sont internés en camps de concentration et les deux tiers n'en reviennent pas. En revanche, ce silence autour des lesbiennes ne permet pas de mesurer l'étendue de leur persécution, le plus souvent cachée sous des prétextes divers, ni de dégager des chiffres."
(360° Magazine, octobre 2004).

Pour conclure, comment ne pas se poser la même question que Madame Taubira, Garde des Sceaux, à la tribune de l'Assemblée : "Que penseront les enfants du futur quand ils liront les compte-rendus des actuels débats ?"
Oui, dans ces moments de simplifications outrancières, de manichéisme brut de décoffrage, d'affrontements systématiques, un peu de poésie ne peut que nous sauver des doutes voire des désespoirs en ces progrès aussi lents soient-ils des libertés, des égalités, des fraternités ?


Mme Christiane Taubira :

- "Nous en sommes si fiers que je voudrais le définir par les mots du poète Léon-Gontran Damas :
l’acte que nous allons accomplir est
« beau comme une rose
dont la tour Eiffel assiégée à l’aube
voit s’épanouir enfin les pétales ».
Il est « grand comme un besoin de changer d’air ».

Plusieurs députés du groupe UMP :


- "Ridicule !
- C’est à pleurer !"

Mme Christiane Taubira :

- "Il est « fort comme le cri aigu d’un accent
dans la nuit longue »."

(Léon-Gontran Delmas, comme un besoin de changer d'air, Névralgies, 1966).
.