MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz

jeudi 18 octobre 2012

P. 191. Le 18 octobre 1812 : un hussard à Winkovo

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Les hommes de Napoléon, Témoignages, 1805-1815,
Présenté par Christophe Bourachot,
omnibus, 2011, 941 p.

4e de couverture :

- "Ceux qui l'ont suivi jusqu'au bout racontent. 900 pages de souvenirs, extraits de Mémoires, de Souvenirs et de lettres intimes choisis de façon à raconter toute l'histoire de la Grande Armée depuis 1805 jusqu'à 1815.

Silvain est un soldat de seize ans, engagé volontaire. Jean-Marie est un briscard de trente ans, grognard de la Vieille Garde. Adam est officier d'ordonnance auprès de l'Empereur. La Flize est chirurgien major. Ils viennent de Provence, du Jura, du Nord, de toute la France. Tous, ils l'ont suivi jusqu'à Moscou en passant par Austerlitz, Iéna, Wagram, mais aussi Madrid et Baylen. Ils le suivront encore au-delà de la Bérézina et, pour finir, à Waterloo... Ce sont les hommes de Napoléon.
Un jour, ils ont posé les armes. Ils ont vieilli. Et, par chance pour nous, ils se sont finalement décidés à écrire leurs souvenirs, les meilleurs ? ah ! le soleil d'Austerlitz ! et les pires : la boue, la glace, le sang.
Ces souvenirs sont une mine d'or de la mémoire. Voici les plus émouvants d'entre eux, extraits et agencés de façon à écrire l'histoire de la Grande Armée. Mis bout à bout, ces documents devenus introuvables, dénichés au fond des archives, font l'effet d'un grand film épique. Pour un peu, on entendrait cliqueter les sabres !
Présenté par Christophe Bourachot (1)."

Laurent Lemire :

- "Cette anthologie nous fait entendre des voix inconnues, venues des douleurs de la guerre. Pas des penseurs, pas des généraux, mais des grognards qui grognent, de jeunes officiers qui officient, des soldats qui bavardent, des hommes qui marchent près de 40 kilomètres par jour et qui, harassés mais portés par un dessein et un destin qui leur échappent, semblent toujours prêts à crier «Vive l'Empereur!».
Nous avons tellement lu les témoignages des poilus de 14-18 sur la violence des tranchées que nous en avons presque oublié le carnage derrière la grande geste napoléonienne, les convois qui roulent sur les cadavres et font craquer les corps des cuirassiers, les mares de sang et de boue mêlés, les mutilés qui continuent de ramper sous le tonnerre des canons, le jeune chirurgien qui résume Eylau à «une vraie boucherie» ou cet officier qui avoue avoir tué 242 ennemis à l'arme blanche.
Lors de la campagne de Russie, qui fit 200.000 morts côté français, les grognards mangèrent pour la première fois du cheval. En Espagne, où le typhus s'invita, ce fut pire. Sur l'île de Cabrera, dans l'archipel des Baléares, quelques prisonniers français tirèrent au sort des «volontaires» qui acceptèrent de mourir pour servir de nourriture aux autres. «On enlevait à ceux désignés par le sort, les cuisses, jambes et bras que l'on faisait rôtir sur un feu avec du bois de sapin.»
Tous ces textes ont été publiés, dans des livres, dans des revues, puis oubliés depuis la fin du XIXe siècle. Au terme de dix ans de recherche, Christophe Bourachot leur redonne vie en montrant la permanence de la bravoure et de la mort dans cette conquête impériale. D'Austerlitz à Waterloo, tout cela est raconté par ceux qui ont vécu et souffert pour le Petit Caporal, dans une dévotion quasi sacrificielle. Une épopée que l'on reçoit comme un vrai choc."
(Le Nouvel Observateur, 28 avril 2011).

Bataille de Winkovo (Winkowo) - ou de Tarutino (2) sous les pinceaux de Piter von Hess (DR).

Grièvement blessé,
le lieutenant Danel (3) du 9e hussards
se disposait à
"quitter philosophiquement ce monde"...

Le combat :

- "Ce combat fut excessivement meurtrier : le point où se trouvait le régiment (9e hussards) fut vigoureusement attaqué, d'abord par diverses batteries d'artillerie légère russes masquées par des bouquets de taillis qui se trouvaient de distance en distance dans la plaine.
Nous n'avions à leur opposer que trois pièces, qui n'ayant chacune que trois gargousses à mitraille à tirer, ne ripostaient point (...).
Notre colonel fit sonner la charge que nous enlevâmes aussi bien que possible, avec des chevaux qui ne pouvaient soutenir un temps prolongé de galop, exténués qu'ils étaient faute de nourriture : par notre première charge, nous dépassâmes avec succès les escadrons de cosaques réguliers de la Garde Impériale qui nous assaillaient, mais ceux-ci dispersés, de frais escadrons reprirent la charge et nous repoussèrent à notre tour. Nos chevaux épuisés ne pouvant soutenir assez vigoureusement ce nouveau choc, nous fûmes bientôt entourés par l'ennemi...
(P. 374).

La blessure :

- "Pour mon compte, au milieu de quatre ou cinq cosaques, après avoir fait usage de mes pistolets et rompu la lame de mon sabre sur le manteau de feutre de l'un de ces Scythes, je tombai atteint d'un coup de pistolet tiré à bout portant. Le projectile me frappa immédiatement au-dessous de la pommette de la joue droite, m'emporta tout le bord dupérieur alvéolaire et les dents, dans leur trajet, labourèrent ma langue et la déchirèrent en plusieurs parties. L'os maxilaire fut également touché, d'où s'en suivit la perforation du palais."
(PP. 374-375).

"Il faut savoir finir" :

- "J'éprouvai une douleur sourde avec tintement et un fort engourdissement. Le cerveau, néanmoins, fonctionnait ; me croyant blessé mortellement par l'effet de l'artillerie, me figurant avoir la moitié de la tête emportée et craignant d'y porter les mains, je me disposais mentalement à quitter ce monde assez philosophiquement, ne regrettant de la vie que ma bonne mère qui avait ma dernière pensée... Après tout, me disais-je, le champ de bataille doit être lit de mort d'un soldat, depuis bientôt sept années je les parcours dans toute l'Europe (4) ; il faut savoir finir avec résignation."
(P. 375).

Clairon du 9e hussards (DR).

A l'ambulance :

- "A ma grande satisfaction, j'y trouvai le chirurgien-major du régiment, M. Cuynat, mon ami, qui me viyant la face dans cet état, ne put dissimuler l'impression qu'il en éprouvait. Son regard scrutateur me donna à penser que ma blessure pouvait être mortelle (...).
Je m'empressai de prendre dans ma sabretache (5) mon carnet de service sur lequel avec mon crayon je traçai, à la hâte, la phrase suivante :
"Cuynat, tu es mon ami, tu me diras franchement ton opinion sur la gravité de ma blessure, je fais appel à ton humanité ; s'il y a danger dis-le-moi, n'oublie point que nous sommes à sept cent lieues de la France, ton dire me fixera. C'est convenu, j'ai encore dans mes fontes le remède infaillible à tous nos maux..."
(P. 376).

"L'amour de la Patrie" :

- "C'est grave, sans doute, mon ami, mais mortel, non ! Les blessures de tête se guérissent promptement ; avec ta bouillante imagination, tu prendras encore bientôt part à ces grandes actions où la vie est l'enjeu, c'est vrai, mais où l'homme prouve que la puissance du devoir et l'amour de la Patrie sont des nobles sentiments qui animent le soldat français."
Le premier appareil posé, om me dirigea vers le village de Winkowo ; on m'y abrita sous une hutte restée debout, où mon domestique, peu après, vint me rejoindre avec mes bagages et mes chevaux."
(P. 377).

André Grétry joué à Moscou :

- "Quand je suis seul, je ferme les yeux, je me recueille et reportant ma pensée à ce moment [une parade devant Napoléon sur la place du Kremlin], je crois entendre encore les vibrations de cette musique guerrière et surtout l'air touchant : "Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille" (6), aux paroles et aux accords duquel plusieurs milliers de vois répondaient par le cri enthousiaste et d'amour de "Vive l'Empereur !"... Ah ! C'était magique, c'était enivrant, entraînant... Mes pleurs coulent en y pensant... Quelle époque, quelle grande époque !"
(P. 378).

Uniforme de chirurgien-major des armées napoléoniennes, gravure de Pauquet (DR).

Une "nourrice" inattendue après l'abandon de Moscou :

- "Après l'établissement de notre bivouac, Aumont [un ami] me préparait lui-même une bouillie claire, seul aliment que je pouvais prendre ; encore pour l'ingurgiter, étais-je obligé de me servir d'une théière que nous appelions "Ma nourrice", dont je plaçais le col de cygne dans la gorge, en levant la tête, car il m'était impossible de conserver aucun liquide dans ma bouche, la perforation du palais donnant cours aux aliments qui s'écoulaient par les narines."
(P. 381).

Retraite de Russie :

- "Le mauvais temps survint. La leige, le vent, le froid nous dispersèrent ; la briska ou drokki, une sorte de calèche dans laquelle nous voyagions, fut abandonnée. Chacun chercha à se faire vivre (...). Peu sont revenus à Paris où l'on s'était donné rendez-vous.
A partir de ce moment-là, commencèrent pour tous les misères de tous genres.
(...) Sur nos flancs, par-derrière et aussi à notre avant-garde, où des divisions russes nous précédaient quelquefois pour nous barrer et nous disputer le passage, dans toutes les affaires partielles, la victoire restait notre constante alliée. Les pauvres blessé étaient recueillis et placés sur toutes les voitures qu'on avait fait décharger pour les recevoir. Nous cheminions péniblement..."
(P. 382).

Une campagne de Russie qui se termine en déroute et coûte 200.000 morts aux armées de Napoléon (DR).

NOTES :

(1) Voir son blog : L'estafette

(2) S-E de Moscou.

(3) Date de naissance et prénom inconnus. Décédé après 1854. Il fallut attendre 1952 pour que son témoignage soit enfin publié pour la première fois et par le Carnet de la Sabretache.

(4) Danel fut d'abord gendarme de la Garde Impériale, en 1806. Campagnes de Prusse et de Pologne. En 1808, campagne d'Espagne mais sous l'uniforme des chasseurs à cheval de la Garde. En 1809, Autriche. Lieutenant en 1811 au 9e hussards...

(5) Sac suspendu au ceinturon des cavaliers, près du sabre.

(6) André Grétry (Liège 1741 - Montmorency 1813). Protégé de Napoléon. Composa "La victoire est à nous" (air de la Caravane du Caire) et le quatuor vocal "Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?" (extrait de la comédie musicale Lucile).


(version un rien militaro-cliquante, mais à défaut...)

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22 commentaires:

  1. merci pour ces échantillons ! un petit florilège de vies dures

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    1. une épopée passée au fil de l'épée...

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  2. Echos lointains de cette histoire au Musée Historique de Vilnius.

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    1. vous êtes passée derrière les horizons avec vos carnets et en ramenez des regards en miroirs...

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  3. Un recueil pour les passionnés, je me souviens de ma lecture des carnets du Capitaine Cognet mais depuis Henri Guillemin est passé par là et Napoléon ne me passionne plus autant

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    1. voilà qui me rappelle avoir commis la page 161 de ce blog :

      http://motsaiques2.blogspot.be/2012/07/p-161-quelques-mois-de-juillet-dans-le.html

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  4. Napoléon, ce malade...

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    1. ne va pas ne serait-ce que murmurer ces mots à une terrasse de bistrot en Corse...

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  5. Ayant étudié en détail l'histoire de ces soldats en Espagne, à Cabrera surtout, certains témoignages me plongent dans l'étonnement: résignation, élans d'amour et de patriotisme. Folies.
    Merci JEA.

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    1. le cimetière français pour l'Espagne contient au minimum 200.000 tombes...

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  6. Ohhh voilà un livre pour les passionnés d'Histoire!

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    1. pour les longues veillées automnales aussi : plus de 900 pages...

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  7. C'est toujours étonnant de lire ce genre de témoignages qui nous paraissent bien loin de notre monde d'aujourd'hui et pourtant...

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    1. l'histoire de France suit effectivement un fil conducteur tenu régulièrement par des militaires dont tous ne furent pas vraiment des bienfaiteurs de l'humanité, pour s'en tenir à quelques exemples : Napoléon III, le général Boulanger, le maréchal Pétain, les généraux de l'OAS etc...

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  8. Les plaisirs de la guerre... qui n'ont de cesse de se renouveller.
    Pourquio, depuis toujours, un seul homme parvient-il à entraîner une multitude d'autres dans ses folies meurtrières ?

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    1. Il nous reste à ne pas marcher au pas et, comme le suggérait René Char, à développer au contraire notre étrangeté légitime...

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  9. Sincèrement, je préfèrerais relire "Les Fils de la Toussaint" d'Yves Courrière. La saga napoléonienne me laisse froid.

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    1. mais à ma connaissance, très limitée il est vrai, il n'a pas été publié de somme(s) rassemblant sur près de 950 pages des lettres, carnets et autres écrits intimes de militaires français plongés dans les "événements" d'Algérie...
      nous pouvons certes prendre connaissance de témoignages épars, mais pas sous forme d'une seule brique permettant comparaisons immédiates et critiques croisées
      en restant réaliste : pour les contemporains de Napoléon, il n'existe plus de droits d'auteurs ni de risques de conflits juridiques du style diffamations etc
      tandis qu'un ouvrage du style : "Ils ont fait la guerre d'Algérie jusqu'au bout. Ils racontent..." n'est pas pour demain...

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  10. Terribles ces récits...
    Il est vrai que de tout temps, des hommes ont obéi pour aller à la boucherie, et que certainement, sous couvert d'autres idéaux ou entraînés par de beaux parleurs (ayant existé de tout temps), ils y reviennent/reviendraient actuellement.
    Mais je me dis qu'aujourd'hui, dans tous les sens du terme, ils ne feraient pas long feu (enfin, ceux au moins vivant avec le confort 'occidental').

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    1. du moins aujourd'hui doivent-ils comparaître ou peuvent-ils craindre d'être trainés devant le TPI...

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  11. L'univers de la guerre me ruine le moral. Une somme sans doute mais qui risquerait de m'assommer (pardon pour le jeu de mots).

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    1. alors une autre somme ? Jules Renard :
      - " Le ministre de la guerre a donné sa démission. La guerre est supprimée..."

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